Etat web doc

Un état du web documentaire aujourd’hui – journée d’étude à Paris III

 

Les Effeuilleurs assistaient à la journée d’étude organisée à La Sorbonne Nouvelle dans le cadre de la « Plateforme 14 » sur « L’état du web documentaire aujourd’hui ». Cette journée d’étude était organisée par Guillaume Soulez et Laurent Véray, professeurs à l’Université Paris 3 – Sorbonne et tous deux chercheurs en cinéma et audiovisuel, associés au CNRS et l’IRCAV (Institut de Recherche sur le Cinéma l’Audiovisuel). Producteurs, chercheurs, bloggeurs et autres acteurs du développement des web documentaires étaient réunis mardi 17 décembre 2013 dans la salle Las Vergnas de l’université Paris III afin de porter un regard éclairé sur ce dispositif médiatique hydride et novateur.

Le Web documentaire à la recherche d’une définition

Valérie Bourgoin (CNC)
Cédric Mal (Le Blog documentaire)
Evelyne Broudoux (CNAM)

Le web documentaire est, d’après Cédric Mal, fondateur du Blog Documentaire, « un objet numérique qui prend au sérieux sa vocation documentaire en utilisant la technologie et les instruments mis à disposition par Internet ». Néanmoins, il demeure mal aisé de définir précisément le genre « web documentaire. » « Il existe presque autant de formats, de sujets, de choix éditoriaux, de modes de diffusion et de modèles économiques qu’il existe de web documentaires », rappelle le bloggeur. Prison Valley, US Caravana, Le jeu des 1000 histoires, The End etc., Stainsbeaupays, In Situ, Fort Mc Money, sont autant de déclinaisons possibles du genre.

Si les évolutions du web documentaire sont multiples, il est cependant possible d’en déterminer les racines en terme de genre éditorial. Aussi, d’après Evelyne Broudoux, chercheuse au CNAM et auteur d’une thèse sur le web documentaire, « Les « advocacies », hérités de « l’advocacy journalism*» concentrent dans un format court certains enjeux du web documentaire ». Il s’agit de contenus produits dans le but de sensibiliser le public, afin que celui s’engage pour une cause. Selon elle, « The Meatrix (2004) ou Darfour is Dying (2006) peuvent, dans une certaine mesure, être considérés comme les ancêtres du web documentaire. ». Cependant, de l’avis de l’ensemble des intervenants présents, c’est Voyage au Bout du Charbon, réalisé en 2008 par Samuel Bollendorff, qui a donné ses lettres de noblesse au web documentaire et popularisé le format.

Les caractéristiques du web documentaire font également débat dans ses dimensions de documentarisation et de fictionnalisation. Evelyne Broudoux nuance la vocation première du web documentaire qui insiste sur la liberté de choix et l’interactivité et regrette le déploiement d’une écriture formatée par des outils de production qui proposent très souvent des choix binaires au détriment d’une réelle liberté d’action de l’internaute.

Présentation et débat autour de la nouvelle production d’Arte : Fort McMoney

Alexander Knetig (chargé de programmes web – Arte)
Olivier Mauco (chercheur-game designer, Antidox)

Début 2013, David Dufresnes et Philippe Brault, producteurs de Prison Valley (2009), redonnent un souffle nouveau à l’interactivité permise par le web documentaire en empruntant certains codes au jeux vidéo. Ils permettent ainsi à l’internaute d’agir directement sur le contenu de l’univers du web documentaire Fort McMoney.

Fort McMoney est une co-production de L’Office National du Film du Canada (ONF) et d’Arte. Il s’inscrit dans la politique de production d’œuvres numériques originales engagée par la chaine franco – allemande depuis quelques années. Le financement de cette production est soumis à un processus strict de sélection organisé par un comité de lecture chargé d’évaluer les projets reçus selon différents critères : l’histoire, le sujet, la pertinence du traitement interactif, la production envisagée et les premières pistes de diffusion. Passé ce processus de sélection, la chaîne investit jusqu’à 25 ou 50% du budget total de la production qui, dans certains cas, peut coûter jusqu’à 300 000 euros.

David Dufresnes et Philippe Brault ont choisi d’inscrire Fort McMoney à la croisée des chemins entre jeux vidéo et web documentaire. Le « jeux vidéo journalistique » est mis à l’honneur. Les auteurs ont pris le parti de « développer le récit journalistique à une échelle globale en réfléchissant à une véritable «mise en monde» de la parole journalistique », rappelle Olivier Mauco, chercheur et web designer du projet. Le régime narratif s’en retrouve transfiguré : « le joueur peut vivre l’expérience, non seulement en tant qu’individu, mais en tant que communauté à l’initiative d’une action collective », souligne-t-il.

Selon le web designer, « Le spectateur, devenu acteur, est incité à subir une rupture dans sa vision du monde ». Le joueur pénètre dans l’univers de Fort McMoney chargé de croyances et de prédispositions que le web documentaire va chercher à infléchir, ou du moins à remettre en question. La gestion économique et politique de Fort McMoney est gérée par les internautes lors de débats hebdomadaires organisés par les concepteurs du web documentaire. Plus l’internaute est curieux et assidu dans sa recherche de l’information, plus il gagne de points d’influence. Ces points d’influence vont lui permettre de peser plus ou moins dans les débats. « Fort McMoney a été pensé par ses concepteurs comme un éco système dans lequel le changement d’une variable peut influencer le développement global de la communauté. » conclut Olivier Mauco.

D’après Alexander Knetig, chargé de programme web chez Arte, « La publication de Fort McMoney sur le site web d’Arte Creative souligne également le rôle privilégié que continuent de jouer les diffuseurs historiques dans la production de nouveaux objets médiatiques. » Financièrement, les diffuseurs TV concentrent plus de 80% de l’ensemble des financements de production. Leur audience historique permet de toucher un public large et assure une diffusion importante à ces nouveaux médias. Cependant, la prédominance dont jouissent encore les diffuseurs historiques sur les productions web et traditionnelles est remise en question par l’émergence de nouveaux diffuseurs dont la force de frappe financière est largement supérieure. Alexander Knetig schématise la situation par une l’anecdote révélatrice de la situation qui prévaut entre diffuseurs traditionnels et nouveaux diffuseurs : « Lorsqu’en 2013, Arte lance un appel d’offre à la production française web plafonné à 3 millions d’euros, Amazon.com, géant américain de la vente en ligne, émet un appel d’offre mondial à hauteur de 2,7 milliards de dollars à destination de tous les publics dont la seule condition d’éligibilité est d’habiter « sur Terre et pas sur Mars. » Cette inégalité de moyens doit inciter les diffuseurs traditionnels à redoubler d’ingéniosité et d’imagination dans la production de nouveaux programmes et de dispositifs médiatiques ambitieux et novateurs.

Pierre Favennec et Vassili Feodoroff, étudiants C3M 2013-2014

Advocacy journalism

L’advocacy journalism est un genre du journalisme fondé sur un point de vu non objectif, généralement à des fins sociales ou politiques. Il se distingue de la propagande car il est factuel