Aux origines, il y avait PowerPoint

Développé en avril 1987, PowerPoint est au départ un logiciel uniquement voué au monde de l’entreprise. S’il est originellement destiné à aider les communicants à présenter leur briefs ou leurs restitutions, avec l’émergence d’Internet dans les années 90, le logiciel passe pourtant d’un usage professionnel à un usage amateur, autorisant du même coup plusieurs de nos proches farceurs a nous spammer à coups de diaporamas d’animaux à caractère facétieux. Cet usager amateur initie et procède également d’une réappropriation du logiciel : PowerPoint évolue ainsi vers de nouvelles pratiques jusqu’à transformer les logiques et les imaginaires qui lui sont associés aux origines.

PowerPoint : un outil de communication « coup de poing »

Si l’on en croit Yves Jeanneret et Cécile Tardy, en contexte professionnel, PowerPoint répond à une injonction à la modernité[1]. Faire usage de PowerPoint témoigne d’une maîtrise technique ainsi que d’une expertise de la restitution orale auprès de son équipe ou de ses clients. Qui plus est, cet « écrit destiné à l’oral »[2] travaille au développement de nouveaux modes de pensées et de nouvelles méthodes d’écriture qui anticipent depuis la situation d’oralité – la présentation – la trace écrite qui en perdurera – le rapport. Depuis la fin des années 80, mettre en slide sa pensée est ainsi devenu un impératif pour les entreprises et les consultants qui souhaitent se constituer une image moderne et professionnelle.

L’utilisateur face au médiateur en embuscade

La question de la maîtrise technique du logicielle est toutefois relative. C’est que PowerPoint guide l’utilisateur en lui imposant, finalement, de nombreuses contraintes méta-scripturaires[3]. Le créateur, soumis à des modèles préexistants, doit ainsi suivre le principe de sérialité des diapositives et créer dès lors des unités de sens circonscrites par les unités visuelles des slides (là où le document Word, par exemple, échappe à cette logique). L’utilisateur est par ailleurs invité à mettre en forme sa pensée en suivant le principe de la liste institué par le modèle graphique de la puce – soit des bulletpoints qui se succèdent. Or, pour Umberto Eco, les listes « confèrent de l’unité à un ensemble d’objets qui, bien que dissemblables, obéissent à une pression contextuelle »[4]. Induits par le logiciel Microsoft, ces mécanismes (sérialité et liste) font pression sur l’utilisateur dans la personnalisation de ses créations. Si l’écriture, dans PowerPoint, est ainsi le résultat d’une série de logiques qui cherchent à la déterminer, la lecture est, par équivalence, elle-même conditionnée par le logiciel : dépourvu de sommaire et projeté à l’écran, le lecteur-auditeur est amené à « lire » le contenu du document selon l’ordre préétabli et imposé de son apparition à l’écran.

 Vers un affranchissement des contraintes inhérentes au logiciel

Si ces contraintes méta-scripturaires ne disparaissent pas avec le détournement de PowerPoint par l’amateur puisqu’elles sont propres au logiciel, ce n’est pas le cas de ces injonctions qui en définissaient la bonne utilisation en milieu professionnel. Ces amateurs de PowerPoint – ces tacticiens, pour reprendre le terme de Michel de Certeau – détournent l’usage du software dans une logique purement récréative cherchant plus à divertir qu’à convaincre leurs audiences. Qui plus est, la prise en charge méta-scripturaire du logiciel n’est plus perçue comme une contrainte mais comme un atout par cet utilisateur qui voit, dans PowerPoint, une  sorte de logiciel de montage parfaitement accessible.

Ces productions, vouées à exister uniquement à l’écrit, se dégagent par ailleurs de leurs contraintes temporelles. En d’autres termes, la diffusion et la circulation des PowerPoints évoluent à travers la réappropriation du logiciel par l’amateur : ils se retrouvent à présent sur Internet, accessibles au plus grand nombre et sans date de péremption. Pérennisé, le diaporama peut désormais être conservé et archivé dans sa forme « sauvage », tant sur des sites référençant des PowerPoints que sur les boîtes de réception des messageries.

L’appropriation de PowerPoint par les amateurs a finalement montré que le logiciel peut donner corps aux histoires et faciliter leur transmission. Au cours des années 2000, celui-ci a ainsi accompagné le développement d’une nouvelle culture du web qui a su trouver très tôt une matérialité dans les supports écrits de PowerPoint. Cette culture, c’est celle que l’on appelle aujourd’hui « la culture cute » définie à la fois par ses contenus (incarnés par l’image du chat mignon) et par ses modes de transmission (la viralité sur Internet).

S’il est vrai que la viralité se définit comme un phénomène « qui se construit par la capacité des individus à se réapproprier un contenu »[5], force est de constater que PowerPoint a pu participer à l’émergence de ce phénomène. Ces simples diaporamas, qui contenaient largement la marque du logiciel, ont alors peu à peu évolué pour prendre de nouvelles formes et emprunter de nouveaux modes de communication impulsés par l’émergence des réseaux sociaux. Gifs, vidéos, émoticônes, photomontages, emojis et autres auraient alors remplacé ces PowerPoints de chatons et de couchers de soleil qui circulaient jadis sur le Web de boîte mails à boîte mails.

Mélinée Semaan, Pierre Nguyen Ba, David Da Costa, Lisa Brunet, Flora Tiberghien, Angèle Perrottet
Sources

[1] JEANNERET, Yves ; TARDY, Cécile, « Profondeurs de l’urgent : PowerPoint, entre immédiateté et mémoire », Communication et organisation, http://communicationorganisation.revues.org/3399, consulté le 2 novembre 2015, [En ligne].

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] ECO, Umberto, Vertige de la liste, Flammarion, 2009, p. 113-116.

[5] GERMAIN, Emmanuelle, « Pourquoi le «Harlem Shake» est un phénomène viral ? », Le Figaro, http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2013/03/12/01016-20130312ARTFIG00471-pourquoi-le-harlem-shake-est-un-phenomene-viral.php, consulté le 2 décembre 2015, [en ligne].