FRANCE CULTURE PAPIERS : QUAND LA RADIO SE DONNE À LIRE, QUE RESTE-T-IL À ENTENDRE ?

« Tout au monde existe pour aboutir à un beau livre », [1] a un jour écrit Mallarmé, et c’est peut-être ce que pensait Olivier Poivre d’Arvor lorsque son équipe et lui ont eu l’idée de créer France Culture Papiers, le mook de la chaîne de radio France Culture. Une radio qui devient un mook, un son qui s’écrit : le pari était risqué et inédit. Et pourtant, le résultat est là : le 23 février 2012, les auditeurs de France Culture ont pu retrouver leurs émissions de radio en kiosque et en librairie. 192 pages, quatre numéros par an, et un public au rendez-vous, lire la radio n’est plus un paradoxe.

France Culture : une radio à ranger dans sa bibliothèque

En publiant son mook, France Culture s’affirme comme une radio de stock, dont les contenus méritent d’être conservés précieusement. En effet, la transition du média oral au média écrit résulte bien de ce désir d’archivage de l’information créée par la chaîne. France Culture, par l’intermédiaire de sa revue imprimée, souligne la valeur de ses émissions et s’adresse à ses auditeurs – lecteurs.  En 1997, son ancien directeur Jean-Marie Borzeix déclarait déjà : « J’ai la conviction que ce sont les mêmes qui ne supportent pas le tempo de France Culture et qui ne lisent pas de livres » [1]. L’auditeur de France Culture serait alors aussi un lecteur, un amoureux du papier et de la trace écrite. La première édition de France Culture Papiers s’ouvre sur un édito d’Olivier Poivre d’Arvor – l’actuel directeur de France Culture – : « qui n’a pas un jour rêvé de lire France Culture ?  (…) Presque un demi-siècle que ce livre s’écrit, en autant de riches heures que de jours et de nuits d’antenne, en autant de chapitres que d’émissions et de programmes, en autant de volumes que de saisons radiophoniques ». Le passage de l’univers radiophonique à l’univers livresque est présenté comme évident : de la saison au volume, de l’émission au chapitre, France Culture serait un ouvrage qui s’agrandit chaque jour.  Ainsi, les auditeurs de France Culture sont incités à devenir des lecteurs assidus, qui peuvent retrouver leurs émissions préférées dans le mook. Cette stratégie plurimédiatique autorise une plus grande fidélisation et un renforcement de la « communauté France Culture.

Une radio à rebours des préoccupations actuelles

Ignorant les mauvais prophètes qui annoncent la fin du papier et le règne de l’instantané, France Culture Papiers semble, à l’instar de sa radio-mère, « célébrer et pratiquer les vertus du décalage » [2]. En créant un mook, France Culture remet en question le règne de l’actualité immédiate. Jean-Michel Borzeix rédigeait déjà en 1997 cette phrase désormais prophétique : « Si l’on compare avec la presse, on peut dire que France Culture est à la fois un quotidien, un hebdomadaire et une revue » [3]. France Culture Papiers serait donc le prolongement, l’aboutissement logique de la ligne éditoriale de la radio. Le mook permet alors de démontrer « l’intemporalité » des contenus de la chaîne : Jean-Michel Dijan, rédacteur en chef de France Culture, affirme dans son édito que « l’intemporalité du propos constitue un mode de sélection privilégié » [4].  Le rubriquage lui-même montre ce désir de s’extraire de l’actualité chaude : la rubrique « thématiques » se définit comme « une manière intemporelle d’écouter et de lire le monde actuel » ; tandis que la rubrique « d’hier à aujourd’hui » présente des documents d’archives qui font « place à la mémoire ».  Il semblerait donc qu’à l’heure des gratuits et du flux continu, France Culture décide d’affirmer son identité de radio intemporelle, loin de l’actualité et de pérenniser ses contenus dans un livre presque encyclopédique.

Un défi : faire entendre l’écrit

En opérant une médiamorphose, (France Culture, la radio, se transforme en France Culture Papiers, le mook), France Culture se lance un défi bien particulier : rendre compte du son au sein de la page. Jean-Michel Borzeix définissait la singularité de France Culture d’abord comme un son : « un son, un son très particulier qu’on identifie d’emblée quand on se promène sur la bande modulation de fréquence » [5]. Comment représenter l’expérience radiophonique au sein d’un autre média ? Tout d’abord, par l’intermédiaire du rubriquage, qui renvoie à l’imaginaire de la parole : « à voix nue », ou « l’invité », qui permet à l’un des producteurs phare de France Culture de revenir sur son expérience radiophonique. Par exemple, l’invité du France Culture Papiers n°8 est Adèle van Reth qui « nous explique en quoi la radio se prête particulièrement à la discussion philosophique » : le média d’origine est mis en avant au sein du mook. De la même façon, Jean-Michel Dijan nous invite dans son édito à « écouter » France Culture Papiers, ainsi qu’à « lire puis écouter ». Enfin on retrouve à côté de chaque article du mook un dessin représentant le bouton « play » suivi de la date de l’émission. Cet icône incite les lecteurs à télécharger le podcast et à devenir ainsi auditeurs de l’émission qu’ils viennent de lire. Le retour à la chaîne de radio est bien opéré.

France Culture Papiers est le résultat d’une transition unique : de la radio au papier. Il permet à la chaîne de s’affirmer en tant que radio de qualité possédant des émissions à forte valeur. Mais c’est également une façon pour le média de fidéliser ses auditeurs qui deviennent lecteurs, et d’inciter les lecteurs à devenir auditeurs. Entre fidélisation et auto-promotion, France Culture Papiers opère une médiamorphose réussie.

crédits photo : https://franceculturepapiers.bayardweb.com/presentation

Clémence Laurent
Sources bibliographiques

[1] MALLARME Stéphane, Divagations, « le livre, instrument spirituel », Harvard University Press, 1987

[2] Le débat n°95, « France Culture : une singularité française », « Radio exception, entretien avec Jean-Marie Borzeix », mai-août 1997

[3] Le Débat n°95, France Culture, une singularité française, « Cette conversation que nous sommes » Alain Finkielkraut, mai-août 1997

[4] ibid.

[5] France Culture Papiers, p.4, printemps 2012, n°1, Bayard, voir annexe n°3

[6] op. cit.