La création au cœur de la stratégie des groupes audiovisuels français

Le cadre réglementaire s’appliquant au secteur audiovisuel français a été pensé de manière à favoriser la création. Or, l’audiovisuel français connaît actuellement des bouleversements majeurs, sous-tendus principalement par le développement du numérique. En effet, les groupes de télévision évoluent désormais dans un nouvel univers concurrentiel, avec d’une part, l’extension de l’offre linéaire gratuite, et d’autre part, l’émergence de nouveaux concurrents internationaux qui atteignent le marché français. Quelle est la place de la création au sein des enjeux stratégiques des grands groupes audiovisuels français, et ce dans un contexte concurrentiel en plein bouleversement ?

En France, les rapports entre groupes de télévision et producteurs indépendants sont fortement régulés au profit des producteurs. La régulation de ces relations contractuelles est l’expression de la politique d’exception culturelle menée par les pouvoirs publics. Ainsi les diffuseurs exploitent gratuitement les fréquences hertziennes, en contrepartie de quoi ils s’engagent à respecter un certain nombre de règles. Parmi celles-ci, il y a les obligations de participation au financement des productions audiovisuelles et cinématographiques européennes et d’expression originale française : une partie du chiffre d’affaires des diffuseurs est obligatoirement réinvestie, ce qui permet à ces derniers d’acquérir les droits de diffusion de ces programmes. Ainsi, plus le chiffre d’affaires des diffuseurs est conséquent, plus ceux-ci participent au financement de la création. Le marché de l’audiovisuel français est donc régulé de manière à créer un cercle vertueux pour la création, tant audiovisuelle que cinématographique.

Le nouveau périmètre concurrentiel de l’audiovisuel français

Les nouvelles chaînes lancées depuis 2005 à la faveur du développement de la TNT devaient, à leur tour, pleinement alimenter le cercle vertueux de la création. Or, celles-ci ne contribuent que très peu à financer la création, proportionnellement à leur empreinte sur le marché de la publicité et des audiences. Le CNC, dans sa restitution annuelle de l’état de la production audiovisuelle en France[1], a effectivement révélé le déséquilibre que présentent les chaînes de la TNT (générations 2005 et 2012 confondues) : en 2014 celles-ci captent 36% du marché publicitaire, 24% de l’audience de la télévision mais pèsent pour moins de 3% des apports de l’ensemble des chaînes. L’élargissement de l’offre a ainsi conduit à un certain appauvrissement du marché, appauvrissement qui est directement nuisible pour la création.

Parallèlement à l’accroissement de l’offre hertzienne gratuite, les dix dernières années ont vu l’offre de programmes multipliée à l’infini, avec d’une part la possibilité de consommer en délinéarisé les programmes linéaires, mais surtout avec le développement d’une offre qui ne passe plus par le hertzien. Apparues il y a 10 ans, les plateformes de vidéo en ligne[2] inquiètent le marché de la télévision français de par leur capacité à créer et maîtriser du contenu à grande échelle, sans pour autant participer au système de production ni de fiscalité français. A ce titre, l’arrivée de Netflix en France en septembre 2014 a été particulièrement médiatisée.

L’intégration verticale : la solution économique idéale ?

Comme Nicolas de Tavernost le répète[3], les acteurs privés souhaiteraient que le cadre réglementaire et français décloisonne les différentes activités de l’industrie, afin d’intégrer la chaîne de valeur. Concrètement, cela reviendrait à créer un seul et même acteur qui produirait, diffuserait et exploiterait les droits d’un programme. Cette logique prévaut déjà aux États-Unis notamment, avec par exemple le groupe Disney-ABC, à la fois producteur de contenus, éditeur de chaînes et gestionnaire de droits. L’intégration verticale de l’industrie est donc une réponse envisageable face à l’effritement des recettes et face à la concurrence accrue tant sur le marché des droits que sur le temps de consommation des individus. Ainsi, le groupe TF1, ayant récemment racheté la société de production Newen, s’inscrit clairement dans cette démarche.

Néanmoins, la logique de studio remettrait en cause l’impératif de diversité culturelle qu’assure la production indépendante. Le nouveau rapport de force entre éditeurs et producteurs, dans le cadre d’un marché dérégulé, pèserait trop largement en faveur du diffuseur, et remettrait ainsi en cause la survie d’un bassin de production indépendante.

Un assouplissement des obligations portant sur France Télévisions

Si les groupes audiovisuels doivent allouer une certaine somme afin de soutenir financièrement la création audiovisuelle indépendante, le cahier des charges de France Télévisions et les conventions des groupes privés prévoient néanmoins un couloir de production dépendante. Ainsi, une partie de la contribution à la production peut être destinée à la production dite dépendante, c’est-à-dire au financement d’une œuvre produite par une filiale du groupe audiovisuel, ou produite par une société externe mais pour laquelle le groupe audiovisuel bénéficierait de droits sortant du cadre s’appliquant à la production indépendante, ou pour laquelle le diffuseur obtiendrait des parts de coproduction[4]. Cette solution est notamment préconisée par France Télévisions qui a conclu avec quatre syndicats de producteurs un accord permettant au groupe audiovisuel public d’allouer jusqu’à 25% de ses obligations à la production audiovisuelle dépendante. Ce taux n’était que de 5% pour France Télévisions, alors qu’il était déjà de 25% pour les groupes audiovisuels privés.

Cette dérogation permet une meilleure maîtrise des programmes ainsi financés, notamment en permettant d’acquérir des parts de coproduction. Cela est particulièrement important sur les programmes porteurs, qui contribuent fortement à l’image de marque des chaînes et à leur audience. La dérogation permet également d’entreprendre des innovations qui embrassent davantage le numérique.

Dans un marché profondément bouleversé par les nouvelles technologies, qui ont permis l’arrivée de nouvelles chaînes sur la télévision gratuite, mais aussi et surtout l’arrivée d’acteurs internationaux, le contenu est devenu l’actif principal des chaînes de télévision. Face à la révolution des usages, les groupes de télévision gratuite, qui tiraient auparavant leur avantage comparatif de la détention d’une fréquence hertzienne, doivent désormais se penser comme des éditeurs de contenus. Il devient alors fondamental pour les groupes de maîtriser ces contenus et leur exploitation, notamment de pouvoir les exploiter sur le numérique et enfin de pouvoir être intéressés au chiffre d’affaires qu’ils engendrent.

1 La production audiovisuelle aidée en 2014, CNC, 2015

2 Lancement de Youtube en février 2005

3 Fabienne Schmitt, « La religion de M6 sur Netflix », Les Échos, article publié le 27 juin 2014. URL : http://www.lesechos.fr/27/06/2014/lesechos.fr/0203600984928_la-religion-de-m6-sur-netflix.htm

4 Les parts de coproduction ne sont ouvertes au diffuseur qu’à partir d’un financement substantiel de l’œuvre (70%) et selon des conditions définies par décret.

Nicolas Te Chin - Étudiant C3M 2015-2016