Le chat et la culture de soi sur les réseaux sociaux

Plus que jamais, l’affirmation d’Erving Goffman selon laquelle « le monde est un théâtre » semble aujourd’hui pertinente[1]. Sur les réseaux sociaux, les injonctions à la présentation de soi sont omniprésentes, comme c’est le cas dans le CMS (système de management de contenu) Facebook. L’utilisateur y est confronté à un « mur » faisant appel à l’imaginaire de la ville, de l’écrit publicisé et exposé à la vue de tous. La « page » rappelle celle du livre où l’on (se) raconte et le statut « Exprimez- vous » tend à agir comme une injonction rédactionnelle à l’écriture et à l’exposition de soi. A l’heure où l’image du chat envahit les espaces d’expression sur Internet la question qui se pose est alors la suivante : comment la figure du chat s’immisce-t-elle dans les mécanismes de présentation de soi sur Internet ?

Des images de chats pour parler de soi

L’usage d’images de chats permettrait à l’internaute de proposer un storytelling positif de lui-même. Dans ce cas, et selon la classification de Charles Sanders Pierce, les images de chats seraient des signes iconiques : postées sur les réseaux sociaux, elles sont sélectionnées et mises en scène par l’internaute en fonction d’un rapport conçu comme analogique par l’utilisateur. Que l’on se sente joyeux, préoccupé ou d’humeur espiègle, il y a toujours une image de chat pour le dire. Le lien entre l’internaute et l’image choisie pour se décrire est de l’ordre de la ressemblance reconstruite et représentée. Mais ce lien analogique n’est pas toujours explicite et évident à déceler dans l’utilisation de l’image du chat sur Internet.

Les chats comme preuve de maîtrise d’un langage

Véritable star d’Instagram, Dan Bilzerian est un millionnaire américain qui met en scène sur les réseaux sociaux son mode de vie débridé à grand renfort d’imagerie provocatrice. Son chat Smushball est un personnage récurrent de ses publications : l’animal y apparaît souvent sans son maître, mais entouré d’armes à feu[2], de liasses de billets et de top models dénudés. Projeté ainsi dans l’environnement de son maître, Smushball permet à celui-ci de présenter son mode de vie de façon décalée, le chat devenant une incarnation comique de Dan Bilzerian. Comique, parce que restant un chat qui se prête à la mise en scène (et incarnant donc imparfaitement son maître), il fait naître un décalage, une « incongruence cognitive », dont Henri Bergson considère qu’elle est l’élément déclencheur du rire, en créant un hiatus entre une situation escomptée et une situation réelle[3]. Si le langage, comme le notait Pierre Bourdieu, est fait pour être d’une part parlé et d’autre part parlé à propos[4], ici, la fonction principale du discours est alors de signifier le savoir-faire – le savoir-dire – de celui qui le produit.

Les chats se constituent ainsi en unités linguistiques qui, combinées, fonctionneraient comme une grammaire à part entière sur Internet. Faisant référence au génocide arménien qui n’a toujours pas été reconnu par le gouvernement turc, Dan Bilzerian publie ainsi une photographie de son chat à côté d’un pistolet accompagné d’un texte politiquement très engagé[5]. Ici, plus aucun rapport entre le chat et le message linguistique associé : l’animal devient de façon improbable un porte-parole des opinions politiques de son maître. En somme, un stock commun de signes (les chats) est mis à la disposition des individus qui se chargent par la suite de produire leurs discours. A partir de ce matériau collectif, les internautes réalisent quelque chose de ce que Michel de Certeau appelait le « braconnage culturel »[6] : par une série d’opérations tactiques, ils réinvestissent les contenus de nouveaux sens. Ils agencent ainsi les signes d’une manière singulière pour réaliser « des coups » discursifs en faisant émerger des significations inattendues.

Quand les chats s’immiscent dans la conversation

Les chats établissent un lien entre un destinateur et un ou plusieurs destinataires. L’absence de fonctionnalité permettant de revenir sur le choix d’un autocollant envoyé dans une conversation instantanée sur Facebook démontre que c’est souvent ce lien qui prime sur le contenu lui-même.

L’envoi d’un autocollant de chat semble ainsi, dans la pratique, inviter à une réponse du même type – initiant une sorte de surenchère « conversationnelle » d’image chats – et non à répondre par un message de contenu linguistique. C’est alors la fonction expressive du langage, telles qu’elles ont été définies par Roman Jakobson, qui est mobilisée[7]. Les internautes expriment une émotion.

Autre fonction attribuée aux autocollants de chats sur Facebook : la fonction phatique du langage qui se définit, précisément, comme celle qui permet d’établir ou de maintenir le contact entre les interlocuteurs. L’autocollant Pusheen, par exemple, montrant un chat surmonté d’une bulle dans laquelle sont inscrits trois points de suspension, est ainsi utilisé pour relancer un interlocuteur muet ou pour dire qu’on ne sait pas quoi dire. Pour maintenir, autrement dit, le lien dans la conversation scripturaire.

Le chat serait ainsi devenu un outil du discours sur le web. Qu’il repose sur une logique analogique (le chat qui représente son maître), qu’il manifeste un art de dire et une intelligence des situations de communication (chat à propos ou incongru) ou qu’il permette finalement de dire sans dire (autocollants phatiques de Facebook), le chat est mobilisé, pour son pouvoir référentiel ou métadiscursif, pour former une pluralité d’énoncés qui tous ont en commun de permettre à celui qui parle – l’internaute – de produire un récit singulier de lui-même comme usager compétent des dispositifs discursifs du web. On comprend dès lors que les chats puissent représenter un enjeu de plus en plus important pour les marques qui entendent investir la toile pour se raconter elles-mêmes.

Guillemette PINON, Margaux PUTAVY, Jean-Baptiste VIALLET, Pierre-André PAILLER, Antoine METIVET
Sources

[1] GOFFMAN, E., La mise en scène de la vie quotidienne, t.I, La Présentation de soi, Paris, Minuit, 1973.

[2] https://www.instagram.com/p/yS2x7ioDgZ/?taken-by=danbilzerian

[3] BERGSON, H., Le Rire : essai sur la signification du comique. Paris, 1900.

[4] BOURDIEU, P., Ce que veut parler veut dire, Paris, Fayard, 1982

[5] https://www.instagram.com/p/13XG6jIDmQ/?taken-by=danbilzerian

[6] DE CERTEAU, M.  L’invention du quotidien. Paris, Gallimard, 1990.

[7] JAKOBSON, R., RUWET, N., Essais de linguistique générale, Paris, Poche, 2003.