Le Mook, un écrin de papier

Depuis plusieurs années, le phénomène du mook abonde sur les étagères de nos librairies, marquant le retour en force de la revue imprimée. Pourquoi le concept séduit-il autant? Effeuillage est parti à la rencontre de Philippe Thureau-Dangin (éditions Exils) le co-éditeur de Papiers, le mook de France Culture, pour discuter des enjeux de l’édition d’une radio sur le papier à l’heure du tout numérique.

Papiers - La revue

Le fondateur de la maison d’édition Exils et ancien journaliste Philippe Thureau-Dangin a repris Papiers (autrefois France Culture Papiers, fondée en 2012) depuis 7 mois. Essentiellement distribuée en kiosque, la nouvelle version est parue en juin, en octobre et en décembre 2017 pour ses 21, 22 et 23èmes numéros. Elle marie avec panache deux médias, la radio et le papier, offrant une valeur ajoutée aux « émissions de France Culture qui ne vieillissent pas » (M. Thureau-Dangin).

Caractéristiques

Papier épais de qualité

175 pages

Articles longs entre 5 et 10 pages

Retranscriptions d’entretiens, textes inédits, traductions d’articles étrangers

Importance des visuels avec photographies et infographies

Qu’est ce qu’un mook ?

Issu de la contraction entre magazine et book en anglais, le mook est une revue périodique au format hybride située au croisement du magazine, de la revue et du livre. La « revue-livre » allie esthétisme et journalisme d’auteur. La qualité du papier, bien supérieure à celle d’un magazine, est primordiale puisqu’une grande place est accordée à l’illustration, à la photographie ou à la bande-dessinée. On le garde, on le collectionne, on s’informe : le mook incarne la promesse d’une expérience de lecture inédite et sensorielle.

L’apparition du mook vers la fin des années 2000 va de pair avec une proposition journalistique et éditoriale engagée. XXI, fondé en 2008 par Patrick de Saint-Exupéry et Laurent Beccaria, ouvre la marche en inaugurant un nouveau modèle de revue imprimée indépendante et spécialisée dans le grand reportage : des enquêtes grand format, fouillées et menées sur le long cours, des articles au rythme de lecture plus lent qui prennent le contrepied de la forme brève alors largement répandue en presse écrite. XXI réussit le pari risqué de créer un nouveau marché.

Un concept en pleine expansion

Boostés par l’accueil médiatique favorable réservé aux premiers mooks, d’autres propositions ont depuis émergé comme La Revue Dessinée, Feuilleton, L’Éléphant, We Demain ou Schnock. C’est donc une offre pléthorique aux thématiques variées qui est commercialisée dans nos librairies ou dans nos kiosques à journaux. Les derniers arrivés tels que Reliefs, America, ce dernier lancé par François Busnel et Le 1, Nez, la revue olfactive, et enfin, l’unitaire Jesus ! (Pascal Obispo) paru cet automne, nous prouvent que ce genre, autrefois avant-gardiste, a conquis nombre d’éditeurs et de journalistes.

Les mooks ont pour point commun de proposer un objet graphique original dans lequel la frontière entre les genres, le texte et l’illustration est volontairement floue. Aussi, grâce à la valeur accordée au papier, le mook constitue un support de choix pour traiter de l’actualité et des sujets de société, de la culture, de la littérature et de l’art. Les sujets qui y sont explorés se situent souvent à la marge et sont traités sous un angle inédit, tout en répondant à l’exigence de délivrer une information de qualité.

Pourtant, si les mooks dotés d’un concept fort parviennent à fédérer une communauté de lecteurs assidue chez les plus de 40 ans et les CSP+, le sort qui leur est réservé demeure imprévisible : le haut coût de production, un prix dépassant les 15 euros à l’unité et un modèle économique fragile, se passant souvent de la publicité, menacent la pérennité de certains titres.

La formule Papiers

L’histoire des mooks, Philippe Thureau-Dangin la connaît sur le bout des doigts. Il prend part à l’aventure de Papiers dicté par l’« envie de créer une vraie revue » et le « plaisir commun du bel objet pour l’éditeur et le lecteur ». Pour lui, la formule gagnante du mook consiste à en appeler à la nostalgie du papier tout en créant quelque chose d’inédit : profiter de la matérialité du support pour conférer du relief aux contenus et disposer de plus de liberté éditoriale grâce à la densité du format. Moins intimidant car il peut se lire sur un trimestre, le mook répond au besoin d’un lectorat composé de ceux qui prennent encore un certain plaisir à lire sur du papier.

Plus dense que la précédente, la revue Papiers s’articule en trois grandes rubriques, « Créations, idées et savoirs », et mêle habilement les retranscriptions d’entretiens avec des compléments, des textes inédits et des traductions d’articles étrangers. Le premier défi est avant tout d’articuler l’actualité dite « tiède » avec le temps long des émissions de France Culture qui trouvent encore un écho aujourd’hui grâce à un véritable travail de contextualisation. Aussi l’éditeur a-t-il pris le parti d’accorder plus d’importance à la qualité et à la place de la photographie, pour plus de plaisir visuel.

Radio, papier et numérique

A la création de France Culture Papiers par Olivier Poivre d’Arvor en 2012, il s’agissait de produire un « objet contre-intuitif » au moment où les expérimentations numériques se développaient dans la radio : « on a fait le choix assumé de ne pas proposer d’édition numérique de la revue ». Pour l’éditeur, si la relation complémentaire entre le papier et la radio fonctionne bien, ce n’est pas le cas pour ce qui est du mook et du numérique : « cela reviendrait à produire une juxtaposition à l’aide de pdf peu intéressante alors que la complémentarité est pertinente avec l’oralité de la radio ».

Aussi, l’alliance entre le caractère oral d’une émission de radio et l’imprimé n’est pas si évidente. La difficulté réside dans l’acte de fixer une parole sur le papier et en amont, de sélectionner soigneusement les émissions qui peuvent être éditorialisées dans la revue imprimée.  La retranscription des archives radiophoniques permet « de ralentir le rythme de la parole » et de l’inscrire dans la durée. Le papier renforce la valeur patrimoniale des archives de France Culture en leur offrant la visibilité et la pérennité permises par la revue imprimée.

Le mook n’en finit pas d’innover et de nous surprendre à tous les niveaux, réaffirmant par la même occasion la valeur du papier. En s’inscrivant dans une économie de l’offre et non de la demande, la formule plaît et n‘est pas prête  à s’essouffler, à condition de mettre la forme et le fond au service de sa vocation originelle: le journalisme.

Mariem Diané et Roxane Pham, étudiantes Médias & Management 2017-2018

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