« Like » Moi / Censure moi ?

Cet article n’a pas une vocation pédagogique. Il me tient à cœur de préciser qu’il s’agit avant tout d’interrogations sur les transformations d’un phénomène médiatique très ancien. Mon papier est un appel au débat, au questionnement, et rien de ce qui n’y est dit n’est gravé dans le marbre, bien au contraire. Après la tragédie du 13 novembre, j’ai essayé de prendre du recul sur mes émotions et de questionner la circulation des informations, et toute remise en cause de mon raisonnement sera la bienvenue.

« Qu’une chose soit difficile doit nous être une raison de plus pour l’entreprendre ». Dans les Lettres à un jeune poète, Rainer Maria Rilke résume ainsi l’élément fondateur de toute démarche artistique. Au regard des événements du 13 novembre 2015 et de ce qui en a découlé, cette sentence m’a semblé prendre une signification plus large. Le 18 novembre 2015, le Ministère de l’Intérieur exige de Facebook, de sa filière Instagram et de Twitter, de bloquer la diffusion d’une photo montrant l’intérieur du Bataclan, après la tuerie. Le motif de la censure a été justifié par « une atteinte grave à la dignité humaine » et « une atteinte au secret de l’enquête » selon le site de Lumen. Il ne s’agit pas là de questionner le bien-fondé d’une décision gouvernementale, mais de se demander quels sont les nouveaux mécanismes de la régulation des médias. Comment le gouvernement, le public et les professionnels des médias peuvent-ils fixer une frontière à l’indicible ?

Après la seconde Guerre Mondiale, de nombreuses personnes se sont opposées à la diffusion des photos montrant l’intérieur des camps d’extermination nazis, en s’appuyant sur l’argument que le Mal perd de son horreur dès qu’il est représenté. Ce qui n’est pas montré est souvent plus terrifiant que ce qui est montré. L’imaginaire de l’horreur est encore plus puissant que sa représentation réelle. A l’heure de l’ultra-médiatisation déjà largement dénoncée après les événements du 13 novembre 2015, une autre question médiatique se pose en filigrane, celle de la régulation. Si la tragédie a su en conforter beaucoup et en éveiller d’autres sur le pouvoir des médias traditionnels et des nouveaux médias et sur les nouveaux mécanismes de diffusion de l’information, elle a aussi réveillé, dans le pays du débat et de la contradiction, le phénomène de régulation des contenus.

Il existe plusieurs définitions au terme controversé de «censure ». Ce mot qui possède une forte connotation est presque devenu un tabou dans l’Hexagone, et plus largement dans les pays démocratiques. Tout ce qui s’oppose à la liberté d’expression est naturellement mauvais, mais la censure n’est-elle pas un mal nécessaire dont l’importance a été ressentie par tous, de bien des manières ? Ce qui est censure se définit au sens premier, d’après le Larousse, comme « l’examen préalable fait par l’autorité compétente sur les publications, émissions et spectacles destinés au public et qui aboutit à autoriser ou à interdire leur diffusion totale ou partielle ». Cette censure que l’on peut qualifier de « censure traditionnelle » est quotidiennement présente pour les médias, l’exemple le plus parlant restant le contrôle du CSA sur les œuvres audiovisuelles, leur contenu, et leur diffusion. La censure traditionnelle n’est donc pas une nouveauté, et a évolué aux côtés du principe démocratique de libre communication. Il faut alors distinguer la censure traditionnelle de la « censure paternelle », c’est-à-dire « l’action de censure, d’interdire tout ou partie d’une communication quelconque » [1]. La censure paternelle, contrairement à la censure traditionnelle, n’inclut pas la présence d’une « autorité compétente », elle est plus subjective et souvent basée sur des principes non écrits qui font appel à des mécanismes populaires de protection qui relèvent plus de l’instinct et de l’arbitraire et qui s’éloignent des instances gouvernementales. Elle porte en elle le germe de « l’autocensure », soit l’action d’appliquer à soi-même, à ses dires ou à sa création, la censure. Ainsi, derrière une connotation négative ressentie par tous, la censure est un phénomène plus complexe, dont les mécanismes divergent selon sa nature. Mais en situation de crise les trois ressorts de la censure se mettent en marche de manière simultanée.

Dans la foulée du 13 novembre 2015, selon les conditions de l’état d’urgence, le gouvernement français fait passer une loi lui permettant de bloquer des sites internet sans recourir à une décision de justice. La censure traditionnelle a donc été la première à s’instituer après les attentats, en s’appuyant sur des textes de loi et sur l’action des « autorités compétentes », correspondant ici à différents ministères, au gouvernement, et au Président de la République. Le mécanisme de la censure traditionnelle est le plus évident puisqu’il s’appuie sur des autorités et des textes, dans une optique de transparence. Pour justifier la fermeture de quatre sites internet, le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve a expliqué faire « une distinction entre la liberté d’expression et la propagation des messages qui sont utilisés pour glorifier le terrorisme. Ces messages de haine sont un crime »[2]. L’autorité compétence est ici personnifiée par le ministre, et si la justification est présente, elle ne laisse pas de place au débat, il s’agit d’une affirmation non négociable confortée par le contexte de l’état d’urgence. La vocation de la censure traditionnelle est la protection des populations, mais son bien-fondé ne peut exister qu’à travers la présence d’une autorité qualifiée.

Pourtant, face à un paysage médiatique transformé, d’autres figures ont également mis en place des mesures de régulation sous l’égide de la protection des populations, notamment les entreprises médiatiques Facebook et Twitter. Ces nouvelles instances qui appliquaient déjà leur propre politique de censure ont, après les évènements du 13 novembre 2015, pris des mesures. Twitter a décidé de marquer les photographies montrant les conséquences des attaques en tant que « contenus sensibles », une politique qui s’appliquait déjà aux images pornographiques tolérées sur le réseau social, et a également retiré de son site un hashtag utilisé pour le soutien de l’Etat Islamique. Facebook a censuré de nombreux contenus, notamment une vidéo de deux djihadistes belges, à la base publiée par un député italien dans une optique informative. Les politiques de censure de Facebook et Twitter avaient déjà été critiquées dans des contextes bien différents, notamment sur la question de la nudité ou des menstruations, des cas ayant fait polémique sur internet. Le pouvoir de censure de ces nouvelles « autorités compétentes » n’est donc pas un fait nouveau, mais les attentats du 13 novembre 2015 ont mis en lumière la position de ces nouveaux acteurs, puisque le gouvernement français a directement dû s’adresser à elles pour mettre en œuvre les lois de contrôle des contenus, mises en place dans le cadre de l’état d’urgence. De par l’émergence des réseaux sociaux, et l’impossibilité de négliger leur pouvoir quant à la circulation de l’information, la censure traditionnelle s’est trouvée modifiée. Les instances gouvernementales ne peuvent plus compter sans Facebook, Instagram, Twitter et Google mais doivent également accepter les conditions des géants du web.

Il serait alors tentant de penser que le pouvoir est passé d’une main à d’autres, et que la censure traditionnelle n’est plus maîtrisée uniquement par le gouvernement mais également par ces nouveaux acteurs. En réalité les limites de la censure traditionnelle sont partagées par toutes ces instances, puisqu’il est impossible d’appliquer une censure mondiale face à la rapidité et à la multiplicité des canaux d’information. Face à l’impossibilité de signaler l’intégralité des tweets ou des publications Facebook partageant des contenus choquants, il est encore possible de les retrouver, volontairement ou involontairement. De plus, d’autres médias internationaux reprennent ces contenus à une vocation informative, comme le Daily Mail qui a publié la fameuse photo du Bataclan, en floutant les corps, dans un article sur son site web. De la même manière, la vidéo des deux djihadistes belges est encore accessible en France depuis de nombreux comptes Facebook. Si le gouvernement, « instance compétente » historique de la censure traditionnelle, partage désormais le pouvoir avec de nouvelles instances, ils font tous face à l’hydre de l’information. Couper une tête, s’est en voir repousser six autres.

Dans l’émission Sputnik diffusée le 17 novembre sur France 2, le politologue Thomas Guénolé a dénoncé son licenciement abusif de la radio RMC, qui selon lui est dû à « des pressions gouvernementales » exercées sur son entreprise, suite à sa critique de la gestion des attentats du 13 novembre 2015. D’après lui, « ce qui est fondamental et extraordinairement grave c’est que le ministère de l’Intérieur ait fait pression sur un grand média français pour le punir d’une chronique qui ne le satisfait pas ». Face à la censure gouvernementale, les médias opposent une résistance, cette résistance est historique, mais elle est aujourd’hui accompagnée par une plus grande résistance citoyenne, facilitée par les réseaux sociaux et internet. Ainsi, si la censure traditionnelle reste le premier mécanisme de la dynamique de censure qui nous a saisis après les attentats, elle n’est pas sans faille, et semble nourrir la méfiance des médias et des populations en faisant surgir la peur des excès de la censure paternelle.

La censure paternelle, contrairement à la censure traditionnelle, ne fait pas appel à des « autorités compétentes », c’est-à-dire qu’elle prend place dans un contexte non officiel où les acteurs ne sont pas forcément légitimes à l’acte de censure. Si la légitimité des gouvernements ou d’autres entreprises médiatiques peut et doit être questionnée même dans le contexte de l’état d’urgence, ils restent des figures compétentes en ce qui concerne la diffusion de l’information. Dans le cadre de la censure paternelle, cette légitimité ne s’appuie plus sur des paramètres objectifs et sur des textes de loi, mais bien sur un instinct de protection plus arbitraire. Le paternalisme se définit comme « un comportement, une attitude consistant à maintenir un rapport de dépendance ou de subordination tout en lui donnant une valeur affective à l’image des valeurs familiales »[3]. La censure paternelle repose en effet sur l’affect,plus que sur les compétences et la légitimité de celui qui émet l’action de censure. Tout comme la censure traditionnelle, elle se justifie par le bien- commun, mais elle est un autre degré de la censure médiatique en temps de crise, et elle passe notamment par les particuliers. Bien sûr, le gouvernement comme d’autres instances médiatiques telles que Facebook ou Google sont, depuis le 13 novembre 2015, régulièrement accusées de dépasser les limites de la censure traditionnelle au profit d’une censure de l’affect incluant des excès. La frontière entre la censure traditionnelle et la censure paternelle est ténue, et les remises en question sont fréquentes, et par nécessité encore plus dans un état démocratique. Mais les attentats ont mis en lumière un nouveau mécanisme de censure paternelle dont l’acteur principal est la population.

Les réseaux sociaux ont permis, depuis leur commencement, l’acte de censure, au travers la possibilité de demander à supprimer un contenu jugé, par nous, comme indisposant, raciste, ou humiliant. Il est possible de « signaler » un contenu en un clic, sans avoir besoin de s’appuyer sur un argumentaire développé. Cette mise à contribution des usagers sert la modération de contenus sensibles par les réseaux sociaux, mais également leur politique sur des sujets plus controversés comme la nudité. La disparition de « l’autorité compétente » inclut la possibilité d’une censure injustifiée, qui parfois s’appuie sur un ressenti personnel d’une personne envers une autre, ressenti cristallisé par une censure médiatique sur Facebook, Instagram ou Twitter. Les attentats du 13 novembre n’ont donc pas créé un phénomène nouveau, mais l’ont renforcé. En effet, face à la multiplication de contenus politiquement connotés, souvent extrêmes, à la prolifération de groupes proposant des contenus haineux, ou bien de photos choquantes, chaque usager a eu la possibilité de mettre son véto, et les censures se sont multipliées.

Il est impossible pour le gouvernement, comme pour les entreprises médiatiques, de parvenir à recenser tous les contenus enfreignant les nouvelles règles mises en place par l’état d’urgence, la contribution des usagers des médias est alors une aide précieuse dans la politique de censure. Ce nouveau visage de la censure paternelle s’appuie sur le principe démocratique de liberté (puisque
« ma liberté s’arrête là où commence celle des autres ») mais ne laisse plus de place aux institutions et aux autorités, ouvrant la porte à de multiples dérives. Dans le contexte de l’état d’urgence, les usagers des réseaux sociaux, et plus largement des médias, se constituent en milice au sens de « troupes levées dans les villes et les paroisses pour renforcer l’armée régulière »[4].

Depuis les événements du 13 novembre 2015, l’exemple le plus parlant du phénomène de censure paternelle est sans doute celui des internautes belges, avec les lolcats et hashtag #BrusselsLockDown. Dans la nuit du 22 au 23 novembre 2015, les autorités belges ont demandé le « silence radio sur les médias sociaux », concernant les opérations de police menées contre les terroristes dans la ville de Bruxelles, en état de siège. L’idée est donc d’éviter la propagation d’informations pouvant aider les terroristes, ainsi qu’un vent de panique au sein de la population, en empêchant une explosion d’informations sur les réseaux sociaux. Avec humour, les Belges ne sont pas contentés d’accepter le « silence radio » sur les interventions policière, mais ont également submergé la toile de photos humoristique de chatons accompagnées du hashtag #BrusselsLockDown. Le phénomène des lolcats belges est à première vu un refus pacifiste, et amusant de la censure imposée par les forces policières et le gouvernement, mais peut aussi être vu comme une véritable participation des populations à l’action de censure. En effet, en saturant les réseaux sociaux avec des chatons, les internautes ont respecté, plus encore qu’il ne le leur était demandé, les consignes gouvernementales. Ce qui semble être un acte de rébellion, a été pour d’autres perçus comme un acte de soumission généralisée à la loi martiale. Il est difficile de juger les intentions, mais l’exemple belge montre à quel point les populations peuvent désormais prendre part aux actions de censure médiatique. En paralysant les réseaux sociaux, les internautes belges ont démontré le pouvoir des particuliers dans l’action de diffusion de l’information, et donc également dans la possibilité de ne pas permettre la libre communication de celle-ci. L’ambiguïté de cette démarche démontre la présence sous-jacente de l’auto-censure au sein de la censure paternelle, puisque si chacun peut censurer l’autre sur les réseaux sociaux, chacun doit également prendre en compte la possibilité d’être lui-même censuré.

Ainsi l’état d’urgence qui a suivi les attentats du 13 novembre 2015 a mis en exergue l’importance de la censure à l’heure de l’ultra-médiatisation. L’accès facilité aux médias, la possibilité du direct à la minute, l’importance de la rapidité et la puissance des réseaux sociaux ont considérablement renforcé la libre circulation de l’information mais également la responsabilité des médias et de leurs usagers quant aux contenus. À l’heure où chacun semble plus que jamais libre de s’exprimer, et où le débat n’a jamais paru aussi présent, la régulation grandit également, avec de nouveaux paramètres et de nouveaux acteurs que sont les usagers des médias eux-mêmes.

Sources

[1] larousse.fr

[2] français.rt.com

[3] larousse.fr

[4] larousse.fr

Félicie Isaac - Étudiante C3M 2015-2016

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