Retour sur la conférence de Guillaume Pinson, Les imaginaires du journalisme

Le 5 janvier 2016, les étudiants des Masters Médias du CELSA ont eu la chance d’assister à la conférence de Guillaume Pinson sur les imaginaires du journalisme. Celle-ci fut l’occasion de questionner les médias et la communication en ce qu’ils constituent des représentations et des images fortes dans les imaginaires collectifs.

Étudier l’histoire de l’imaginaire médiatique n’est pas sans difficulté. Comment distinguer le concret – l’industrie médiatique, son fonctionnement, sa structure – des imaginaires que l’on en produit ? Les médias parlent des médias, créant ainsi un effet de boucle. Notamment, des écrivains comme Balzac et Maupassant ont participé à la création de cet imaginaire tout en y baigant eux-mêmes.

Guillaume Pinson décrit le journalisme et les médias comme “l’air culturel que nous respirons depuis deux siècles”. Notre rapport au réel, aux espaces urbain, politique et social passe par la médiation. L’imaginaire médiatique est le récit que nous avons de notre rapport aux médias. Du siècle d’or médiatique – que Guillaume Pinson situe entre les années 1830 et les années 1930 – a émergé un grand récit du journalisme qui, aujourd’hui encore, influence nos représentations. Guillaume Pinson rend compte de cet imaginaire au travers de 5 grands axes.

La quotidienneté

À la fin du XVIIIème siècle, la perception du temps change : avec la révolution industrielle et les nouvelles organisations du travail, la quotidienneté devient le rythme culturel et social dominant. Cette prééminence de la quotidienneté apparaît avec la naissance des journaux quotidiens. Ceux-ci créent une attente de la part du public impliquant, de ce fait, un rythme plus soutenu dans la production des informations. Ce changement dans la temporalité et dans le rythme des publications donne le sentiment d’une information circulant plus rapidement.

C’est à cette même période que l’on entre dans une ère où l’événement n’existe qu’au travers de la répercution médiatique. De là vient le désir de connaissance et de connexion à une forme de réalité rendue possible grâce à la médiation. Notamment, la Révolution française est rendue possible grâce à la diffusion de l’information. C’est alors le début des grandes médiations desquelles émerge l’imaginaire médiatique contemporain représentant la vie quotidienne des individus comme immergée dans la masse informationnelle.

Cette nouvelle temporalité de l’information se ressent dans l’organisation de l’espace urbain. Les kiosques deviennent des lieux de rendez-vous quotidiens et le journal, un élément incontournable de ce nouvel espace social. Aussi, les représentations de la vie urbaine incluent la figure d’un lecteur absorbé par le journal et l’information.

Professeur de littérature à l’Université de Laval au Québec, Guillaume Pinson s’intéresse à la culture médiatique au XIXesiècle et à ses répercussions sur la littérature et dans le discours social. Ses recherches visent à analyser le premier grand récit de l’information qui s’est progressivement constitué à partir des années 1830, jusqu’à la Première Guerre mondiale, partant du constat que l’expansion de la production journalistique s’est accompagnée d’une abondante représentation (fictionnelle, essayistique, historiographique, etc.) de la nouvelle culture médiatique. Il étudie actuellement la constitution d’une francophonie médiatique au XIXe, fondée sur les interactions entre l’Europe et l’Amérique du Nord, et la circulation des imaginaires – notamment par le roman-feuilleton – entre les continents.

  • Extrait du numéro 57 de L’Illustration
    Gravure sur bois d’après un dessin de Jules Gaildrau
    (1857)

  • Eugène Atget, Marchands de journaux, ru du Luxembourg (1898)

Mobilité et viralité

Penser l’évolution des imaginaires médiatiques nécessite la prise en compte des problématiques de mobilité et de viralité. Les sociétés antécédantes à l’ère industrielle sont régies par des temps cycliques lents, rythmés par les récoltes, les saisons et les rites religieux. Avec les phénomènes de viralité et de mobilité, la rupture est forte. Or, la communication ne peut être sans le développement de technologies permettant l’acheminement physique de l’information.

À la fin du XIXème siècle en France et en Europe, se développent les chemins de fer et les réseaux télégraphiques. En 1858, le premier câble transatlantique est installé à l’initiative de l’homme d’affaires américain Cyrus Field, reliant l’Irlande à Terre Neuve. Une nouvelle de Londres peut alors arriver à New-York en seulement une minute. Ces évolutions technologiques majeures modifient l’espace-temps de l’information qui tend à se réduire.

  • Carte du réseau télégraphique de l’Empire français (1865)

Figures du journaliste

Pour aborder la question de la figure du journaliste, Guillaume Pinson invoque la littérature qui offre une foison de représentations. Dans Illusions perdues de Balzac, un jeune et vertueux provincial, Lucien de Rubempré, s’installe à Paris et ambitionne de devenir un homme de lettres. Se faisant haper par le monde de la communication et du journalisme, il entre alors dans un jeu social dangereux. À l’inverse, Bel Ami de Maupassant dépeint l’histoire d’un arriviste sans scrupule, Georges du Roy de Cantel, parvenant peu à peu en haut de la pyramide sociale grâce au journalisme et à la communication. Dans les deux cas, la question de la construction du pouvoir est concomitante avec celle de la communication et des médias.

La seconde moitié du XIXème siècle voit également l’apparition d’une nouvelle figure : celle du journaliste reporter. Celle-ci cohabite alors avec la figure plus ancienne et plus traditionelle du journaliste écrivain, le journaliste de la réflexion, du commentaire et de l’éditorial. Partant lui-même explorer des territoires inconnus dans le but de recueillir l’information, tel un chasseur en quête d’une proie, le reporter est une figure héroïque se confrontant au danger et étant au plus près de la réalité. En 1929 apparaît l’une des plus célèbres figures de reporter, à savoir celle de Tintin, à qui Hergé fera faire le tour du monde.

  • Lucien de Rubempré

  • Georges du Roy de Cantel

  • Gédéon Spilett

Anxiété et solitude

La presse fait peur et produit des récits sources d’anxiété. La peur est sociale : on a peur de ce qui fait peur aux autres. Depuis qu’elle a pris son essor, la presse est productrice de récits urbains. En témoigne le phénomène du roman-feuilleton Les Mystères de Paris, publié à partir du 19 juin 1842 dans Le Journal des débats. Les Mystères de Paris est un grand récit mettant en scène les histoires criminelles de la ville de Paris et de ses bas-fonds. Ces histoires prennent place dans le journal, sur la même page que l’activité économique, sociale et politique. On a alors l’impression d’un récit aussi réel que celui du haut de page. La crainte de perte de contrôle de l’espace social et urbain est ainsi concommitante à l’imaginaire médiatique.

Aussi, les médias peuvent engendrer des sentiments de solitude et d’isolement en déconnectant les individus les uns des autres. Tout le monde lit le journal provoquant paradoxalement une nouvelle forme de solitude urbaine. Le journal produirait une forme de désocialisation engendrant une perte

de repères sociaux. On devient étrangers les uns aux autres, silencieux et renfermés. Il s’agit d’un imaginaire qui traverse le temps. Plus récemment, on pense oberver une brisure générationnelle au sein des familles, brisure concommitante à l’asymétrie de maîtrise de l’outil numérique comme média.

  • Le Petit Journal, couverture de l’édition du 20 octobre 1907

  • L’Illustration, extrait d’édition du 20 septembre 1903

“Retour vers le futur”

Si les imaginaires médiatiques portent sur le présent et le passé, ils concernent aussi le futur. Notre propre conception du temps est culturelle et liée à notre coexistance avec le monde des médias. En effet, nous nous souvenons des choses grâce aux médias. Se remémorer un temps passé implique immanquablement de passer via des imaginaires médiatiques. Or, l’imaginaire médiatique est aussi un imaginaire du futur. La question est la suivante: que deviendront les médias ? Que va-t-il rester de cette information de masse ? Avec l’immersion dans les médias, avec l’importance du journalisme, on se projette toujours dans l’avenir. C’était le cas déjà au XIXème siècle.

À la fin du XIXème siècle, on imagine le futur des médias au travers d’un retour de la voix et de l’oralité. Pour les contemporains de l’époque, les médias du futur seront des médias qui parleront. Cette idée est à mettre en lien avec la désocialisation évoquée précédemment. Les dispositifs sonores ne sont alors que balbutiants. Justement, avec le balbutiement de la capacité de re-création de la voix humaine, on imagine un retour à l’oralité. Dans La journée d’un journaliste en l’an 2889, Jules Vernes parle de journalisme téléphonique et met en scène un journal global dont le dispositif se rapproche d’internet : « on connaît ce système, rendu pratique par l’incroyable diffusion du téléphone. Chaque matin, au lieu d’être imprimé comme dans les temps antiques, le Earth Herald est “parlé”. C’est dans une rapide conversation avec un reporter, un homme politique ou un savant, que les abonnés apprennent ce qui peut les intéresser. »

  • Jean-Marc Côté, En l’An 2000

  • Jean-Marc Côté, En l’An 2000

  • Jean-Marc Côté, En l’An 2000

Conclusion

Aujourd’hui, nous pouvons nous poser la question suivante : qu’allons nous laisser ? Cette question inquiète les contemporains. Au XIXème siècle, Jules Clarétie apportait une réponse à cette question dans La vie à Paris :

« Lorsque, plus tard, pour écrire l’histoire de ce temps, les chercheurs consulteront les collections de nos journaux, ces montagnes de documents, ils seront stupéfaits du labeur colossal [des journalistes], attachés, acharnés à leur œuvre quotidienne. Ce siècle, en vérité, aura brassé avec une activité prodigieuse les pensées les plus contradictoires, multiples, ondoyantes, diverses comme l’homme lui-même, et la véritable encyclopédie de notre époque se retrouve dans ces millions et millions de feuillets épars que jette au vent de la publicité la prodigieuse activité cérébrale des journalistes. »

Ainsi, les historiens du futur n’auront qu’à lire les productions du XXIème siècle pour comprendre l’histoire contemporaine du journalisme. Si cette idée est plutôt séduisante, nous pouvons nous demander ce que deviendront les millions d’informations qui sont produites chaque jour. Que va-t-il en rester ? Comment les historiens vont-ils appréhender ce riche matériau ?

NICOLAS TE CHIN - ÉTUDIANT C3M