Retour sur la projection de Bla Cinima de Lamine Ammar-Khodja

5ème édition du Festival des Nouveaux Cinémas Documentaires, A>F<R>O>T<O<P>I<A, 10 -26 novembre 2015, Paris, Les Lilas, Porto Novo et Lomé, site de Belleville en vue

À Alger, Lamine Ammar-Khodja aborde les individus gravitant autour de la Sierra Maestra, la salle de cinéma emblématique mais désertée de la ville. Sans jugement, il leur donne la parole et ces derniers parlent au jeune réalisateur. De cinéma évidemment. Le cinéma est source de rêve, d’imaginaire et d’inspiration qui nourrissent les réflexions spontanées des différents protagonistes. Mais Bla Cinima (en français, « sans cinéma ») dépasse largement le sujet du cinéma.

En effet, parler de films est un prétexte. De ces confessions improvisées, se devine une réalité algérienne. Dans Bla Cinima,  l’expérience cinématographique s’apparente à une expérience de vie dont les différents protagonistes sont parties prenantes.  En évoquant leur rapport au cinéma, ces individus parlent d’eux-mêmes. Rêveurs ou désabusés, ces hommes et femmes de tous âges sont les acteurs au travers desquels le réalisateur raconte une partie de la société algérienne.

Ainsi, le dispositif technique est ici un élément à part entière du récit et de l’image cinématographique. Ce dispositif relie le réalisateur à une réalité dont il tente de rendre compte. En plus de dépeindre le portrait sensible et intime d’un quartier d’Alger, Bla Cinima est une réfléxion sur l’art cinématographique. Le cinéma désigne, d’une part, les images qui émergent des films et qui nourrissent les rêves et les réflexions des différents protagonistes. Mais ici, le cinéma est aussi la construction d’un objet à laquelle le spectateur assiste. Bla Cinima confond spectateur et acteur, et brise la barrière de l’écran pour faire du cinéma un art appartenant à tout un chacun.

Après plusieurs courts-métrages et un Master 2 en réalisation documentaire à l’École Documentaire de Lussas, Lamine Ammar-Khodja réalise son premier long-métrage en 2012, Demande à ton ombre. En 2015, il effectue une résidence dans le cadre du Programme Louis Lumière de l’Institut Français. Bla Cinima est son deuxième long-métrage.

La projection fut suivie d’un échange entre Lamine Ammar-Khodja et le public.

De quoi voulais-tu rendre compte dans ce deuxième long-métrage ?

LAK : Dans mon premier film[1], on voyait Alger à travers mon regard. C’était un journal à la première personne. Je me suis dit qu’il serait intéressant d’effectuer le mouvement inverse, c’est-à-dire d’aller dans la rue et de laisser les gens se raconter afin que la ville se construise au travers de leurs récits. Parler de l’état du cinéma en Algérie est compliqué, surtout en France, un pays avec une culture cinématographique forte. Ce film se passe dans un pays où il n’y a pas de cinéma. Certes, les gens regardent des films et il y a un imaginaire cinématographique. Mais les Algériens ont perdu l’habitude de se retrouver dans le noir pendant deux heures pour regarder un film. Quand on fait un film, on se demande toujours d’où partir. Un cinéaste français a toute une école cinématographique à laquelle se référer. Dans le cas algérien, je crois que tout reste encore à faire. Le cinéma est un art populaire et on a pris cette idée au pied de la lettre. On est donc allés dans un quartier populaire pour parler de cinéma avec les gens, sachant que ces derniers se fichent un peu du cinéma. C’était en effet un prétexte pour parler d’autre chose.

Peux-tu nous expliquer quel a été ton dispositif ?

LAK : Arriver à Alger avec une caméra, c’est déjà un dispositif en soi. Les gens sont curieux et viennent te demander ce que tu fais, et c’est ce que nous avons exploité. On n’avait pas de plan préétabli. L’idée était simple. On se mettait devant le cinéma pour parler de films, puis on glissait vers d’autres sujets. On a fait ça pendant dix jours. On allait sur la place du matin au soir et on parlait aux gens au hasard des rencontres. La dramaturgie du film s’est un peu construite au montage. Avec Francine[2], on a construit une première partie qui parle de cinéma de façon plus directe. Et petit à petit, le film glisse vers des discussions plus liées à la réalité algérienne.

Ton film est aussi un moyen de libérer la parole des différents protagonistes. As-tu ressenti de leur part un besoin de parler ?

LAK : En documentaire, on a l’idée que la parole est donnée. Je n’aime pas trop cette idée. Je ne pense pas avoir donné la parole. Je pense que la parole existe, qu’on l’a formalisée et qu’on lui a donné du temps. La télévision ne laisse pas le temps à la parole. Dans des reportages de 5-10 minutes, on sait ce que l’on veut montrer et on fait dire ce que l’on veut faire dire. Nous, on restait plus longuement avec la personne pour lui donner du temps, le temps qu’elle puisse exister, qu’elle puisse se contredire, qu’elle puisse devenir un personnage de cinéma.

Tu dis que le film a trouvé son ton au moment du montage. L’intention de départ était-elle de traiter de la question du cinéma à Alger ? Ou voulais-tu faire un portait de l’Algérie plus éloigné de la question du cinéma ?

LAK : Si tu veux, l’idée de base, c’était de sortir le film de l’institution et de montrer qu’au fond, le cinéma se passe dans la rue. Pourquoi n’a-t-on jamais vu un cordonnier ou un vendeur de pop-corn au cinéma ? Pourquoi n’a-t-on jamais vu une femme assise sur un banc et parlant de sa vie quotidienne ? Pourquoi tout ce pan de la réalité n’existe-t-il pas au cinéma ? Je me suis dis que, peut-être, le cinéma se trouve là, et qu’en donnant la parole à ces gens, ils pourraient devenir des acteurs de cinéma. La question est pertinente dans le sens où le cinéma et la réalité sont étroitement liés. Je ne peux pas séparer les gens que j’ai filmés de la question du cinéma. Ce sont eux qui font le film et qui en deviennent les acteurs.

[1]    Demande à ton ombre (2012)

[2]    Francine est le cadreur ayant accompagné Lamine Ammar-Khodja tout au long du tournage.

Nicolas Te Chin - étudiant c3m 2015-2016