Retour sur la projection de Lettres du voyant de Louis Henderson

5ème édition du Festival des Nouveaux Cinémas Documentaires, A>F<R>O>T<O<P>I<A, 10 -26 novembre 2015, Paris, Les Lilas, Porto Novo et Lomé, site de Belleville en vue

C’est à travers une métaphore mêlant digital, fiction et documentaire que le réalisateur anglais Louis Henderson nous invite à pénétrer l’univers des arnaqueurs ghanéens. Ceux-ci ont deux pratiques : l’extraction et la combustion de métaux précieux extraits des ordinateurs (or, argent, cobalt) qui s’entassent dans des déchetteries du pays ; et les fraudes sur internet associées aux rituels vaudou, le sakawa – pratique largement répandue au Ghana et dans d’autres pays d’Afrique. Ce procédé permet aux Sakawa boys, archéologues contemporains, d’intégrer la toile afin de récupérer l’or qui leur a été volé pendant la période coloniale. Ils l’affirment d’une seule voix : l’or d’aujourd’hui c’est internet, le data, les boîtes mails, mais également tout le matériel informatique récupéré dans les déchetteries (les câbles, les matières premières des disques dur). C’est en quelque sorte leur « revanche » : voler ceux qui les ont volés en les arnaquant via internet.

On apprend tout cela grâce à une interview de l’auteur : paradoxalement, l’aspect le plus marquant de cette fiction-documentaire est sans doute son incapacité à fournir du contenu informationnel. En effet, on n’apprend rien sur le sujet annoncé, le sakawa, qui reste très mystérieux ; comme s’il s’agissait d’un prétexte pour une expérience métaphysique fortement inspirée des Lettres du voyant, de Rimbaud, mais aussi des Correspondances baudelairiennes – qui désignent les rapports entre monde spirituel et monde matériel. Les Ghanéens filmés sont poétisés, montrés comme des artistes technologiques, qui, influencés par une foi animiste, tentent de se « faire voyant », pour pénétrer les réseaux internet. Une voix off lit par-dessus des images d’illustration un mashup littéraire de textes préexistants, composé de théories ou de poésie d’Hannah Arendt, Rimbaud et Jennifer Barrow. A ce sujet, le réalisateur dit : « Je ne dirais pas qu’il s’agit d’un film mais plutôt d’une expérience d’une durée fixe avec une narration, des images et du son. »

Louis Henderson avouera même ne pas avoir trouvé de preuve d’existence du sakawa lors de son voyage, et va jusqu’à se demander s’il s’agit d’une « légende urbaine ». Ainsi, il est allé au Ghana afin de rencontrer des arnaqueurs, mais s’est trouvé en absence de sources, sans accès à ses fournisseurs d’informations. Dès lors, le réalisateur choisit de transformer ce qui devait être un documentaire en une fiction, montrant l’image fantasmée qu’il peut avoir de cette pratique mystérieuse d’arnaque sur internet.

Louis Henderson utilise également l’imagerie 3D qui, à la manière de rayon infrarouges, traverse les tunnels des couloirs miniers ou les câbles internet pour nous révéler l’or qui s’y cache. Ces routes informatiques sont matérielles à la manière des connexions nerveuses du cerveau. Cette pensée animiste invite à un voyage spirituel dans le matériel informatique : pour ces Ghanéens, le monde d’internet est un monde qu’on peut pénétrer, dans lequel on peut vivre à la manière du monde réel.

Tout le film de Louis Henderson est donc une métaphore filée du voyage de l’esprit dans un autre monde – ici totalement matériel : à la manière de l’électricité qui circule, l’âme est capable de rentrer dans les mines souterraines et les câbles électriques. C’est une vision poétique d’internet totalement étrangère à un spectateur occidental. Tout cela fait écho aux théories de la communication de McLuhan, qui perçoit le média comme un prolongement du corps humain mais aussi « prolongement de la conscience ».

Né à Norwich (Angleterre) et résidant actuellement à Paris, Louis Henderson est titulaire d’un Bachelor of Arts en études filmiques et cinématographiques de la London College of Communication et est diplômé du Studio National des Arts Contemporains. Ses fictions-documentaires traitent des héritages historiques au sein des sociétés contemporaines.

Romane Groleau et Camille Martin - étudiantes C3M 2015-2016