Retour sur la rencontre professionnelle, La fabrique de l’altérité : rapport entre le filmeur et le filmé

5ème édition du Festival des Nouveaux Cinémas Documentaires, A>F<R>O>T<O<P>I<A, 10 -26 novembre 2015, Paris, Les Lilas, Porto Novo et Lomé, site de Belleville en vue

Vendredi 20 novembre 2015, au Centre d’Animation Louis Lumière, a eu lieu une rencontre professionnelle organisée dans le cadre du Festival des Nouveaux Cinémas Documentaires, en présence de Morad Kertobi (responsable du département court-métrage du CNC), du collectif Tribudom (qui promeut la création cinématographique dans les quartiers dits “sensibles”), de l’association Génériques (pour la promotion de l’histoire et de la mémoire de l’immigration) et de la réalisatrice française d’origine libanaise Maya Abdul-Malak. La projection de son film Des hommes debout a été l’occasion pour les intervenants d’échanger autour de la question de l’altérité au cinéma.

Sur le boulevard de Belleville, filmés par Maya Abdul-Malak, plusieurs hommes discutent ou fument devant l’entrée d’une boutique de taxiphone. Vaguement désœuvrés, ils semblent figés face à l’agitation de la rue. Avec Des hommes debout, la réalisatrice s’est intéressée à la condition des immigrés à Belleville : chaque jour, plusieurs d’entre eux se retrouvent à l’intérieur de la boutique, d’où ils appellent leur famille à l’étranger, sans sembler se soucier de la caméra qui les observe.

Pourtant, l’immersion dans le quotidien de ces hommes n’a pas été chose aisée. Née à Belleville et elle-même fille d’immigrés libanais, Maya Abdul-Malak souhaitait réaliser un film sur le sujet, sans savoir néanmoins comment et où le tourner. Plusieurs mois de repérage lui révèlent d’abord l’étonnant contraste entre ces populations immobiles, comme dans l’attente, face à la circulation permanente sur le boulevard. Mais ce n’est qu’au bout d’un an qu’elle décide de centrer son travail sur la boutique de taxiphone, lieu hautement symbolique et social.

La relation de confiance a pris du temps avant de s’établir. Parfois sans-papiers, les clients de la boutique se méfiaient de la caméra. Ce n’est néanmoins pas Maya Abdul-Malak qui est allée à la rencontre des immigrés : l’un d’entre eux, Moustafa, est venu spontanément la voir après plusieurs mois de tournage à l’extérieur. C’est à partir de ce moment, et de façon progressive, qu’elle a pu entrer avec son équipe à l’intérieur, ce qui lui a permis d’enregistrer les conversations de ces hommes avec leurs familles.

Donner vie et voix aux immigrés : le refus de l’altérité

A partir de la projection de ce film, Timothée Coanet (de Belleville en Vues), le modérateur, introduit plusieurs thèmes qui lient tous les intervenants. Les questions de la mémoire, de l’Histoire et des représentations sont abordées : comment, tout d’abord, au travers du média cinéma, faire connaître la mémoire de l’immigration en France ? Comment, ensuite, face à ces populations, provoquer le don de l’autre à la caméra ? La notion de « rencontre » est ici primordiale : comment choisir les personnes et les territoires à filmer ? Cette notion d’« altérité » est perçue comme problématique pour plusieurs intervenants, qui la considèrent comme ethnocentrée et condescendante, vision de laquelle il faudra selon eux tenter de s’échapper. Enfin, la question de la mise en scène à l’intérieur du documentaire est abordée, afin de faire en sorte que les sujets deviennent incarnés et non de purs objets de réflexion sociologique.

Mona Abdel Hadi dirige au sein du collectif Tribudom des ateliers d’écriture et d’improvisation où les habitants jouent et écrivent leurs rôles. A ce jour, elle les a accompagnés dans la réalisation de plus de 100 courts-métrages. Ces réalisateurs en herbe participent à toutes les étapes de la création d’un film, y compris le montage, et en cela le système de travail lui-même interroge la question de l’altérité. Les groupes se créent dans la rue au hasard des rencontres, lors de visites dans des institutions scolaires, avec des gens de tous âges. La répartition des métiers au sein de la chaîne de production s’en trouve alors bouleversée, ainsi que la distinction entre pratiques professionnelle et amatrice.

Mona décrit son action comme « utopique » et la voit comme un terrain d’expérimentation. Dans son processus, elle souligne combien c’est l’expérience de ces jeunes qui enrichit le scénario, qui est pour elle le meilleur moyen pour que les films soient fait « avec » et non « sur » ou « pour » : “nous sommes là pour une reprise en main des représentations, c’est important de le faire, politiquement”. C’est pourquoi elle refuse de parler d’altérité “car c’est créer une distance”. Mona ajoute qu’il y a quelque chose de politique dans le simple fait de montrer ces minorités de manière différente des reportages de télévision.

Pour l’association Passeur d’Images, réaliser ces films permet à ces immigrés de parler de manière indirecte de sujets parfois difficiles à aborder. “Blocage, trous de mémoire, réticence à transmettre d’une génération à l’autre” sont les principaux obstacles. La mémoire de l’immigration et sa transmission directe sont problématiques, mais le cinéma permet de bouleverser ce schéma de communication d’une parole unilatérale d’un parent vers son enfant.

Quel accès à  ces films, quelle diffusion possible?

Si les films du collectif Tribudom sont archivés depuis 2002 au Forum des Images à Paris (au sein de la collection Patrimoine des habitants) ; les autres films réalisés collectivement au sein des associations ne bénéficient que très rarement d’une diffusion en salles. Se posent alors les questions suivantes : comment les montrer au-delà des publics participants ? Est-ce que cela doit être une fin en soi ?

Les intervenants ont tous mis l’accent sur la production plus que sur la distribution de ces films. Le processus de création serait ainsi plus essentiel que leur diffusion qui se limite, pour la majeure partie des films, au cadre du quartier uniquement. Néanmoins l’idéal pour l’association Passeurs d’Images est d’atteindre le schéma de distribution classique : en salles de cinéma, en festivals, voire à la télévision. Une diffusion de ce type pourrait se révéler pertinente dans la mesure où ces courts et long-métrages font entendre un autre son de voix que les films sur l’immigration que l’on peut voir au cinéma. Faute de moyens financiers, il est toutefois difficile d’adopter ce schéma classique.

La diffusion se fait donc le plus souvent au niveau local, voire micro-local. Cette distribution de très grande proximité serait, selon la réalisatrice Maya Abdul-Malak, à valoriser. Mona Abdel Hadi du collectif Tribudom rappelle notamment que les ateliers de création cinématographique sont avant tout organisés pour donner aux habitants du quartier une expérience professionnelle du cinéma. Passeurs d’Images a organisé des installations originales afin que les publics participants puissent voir les films ; comme par exemple une projection de film dans une camionnette garée en bas de l’immeuble où le film avait été tourné. De plus, les intervenants ont tous admis que ce cinéma de quartier pourrait parfaitement poursuivre son parcours dans le monde de l’éducation en étant diffusé dans des lycées du nord-est parisien.

Somme toute, la diffusion sur internet apparaît comme la façon la plus simple et efficace de diffuser ces films collectifs ; et ce d’autant plus que les personnes immigrées veulent pouvoir facilement partager le film avec leur pays d’origine. La réalisatrice Maya Abdul-Malak en est d’ailleurs consciente : ”Les terrains plus virtuels sont de bons chevaux de bataille actuels pour lutter avec la grande diffusion qu’on ne maîtrise pas”. Les web-séries sont donc pour ces associations un des horizons numériques à investir. Tribudom a d’ailleurs déjà créé La web série du 19ème (http://demainjluidis.tribudom.net), qui dessine le paysage amoureux du quartier. Timothée Coanet de Belleville en Vues suggère en outre que soit créée une plateforme synergique afin de mutualiser les travaux de ces divers collectifs et associations, dans l’optique de leur donner davantage de visibilité.

La diffusion en ligne de ce cinéma ne fait cependant pas l’unanimité. Morad Kertobi, responsable courts-métrages du CNC, rappelle que les projections-débats, comme celles organisées au Festival des Nouveaux Cinémas Documentaires, doivent rester la priorité car elles créent des rencontres qui peuvent potentiellement engendrer de nouveaux projets. Selon lui, la communication et la distribution de masse ne doivent pas être la priorité des associations. Le cinéma comme prétexte à la rencontre et au lien social doit rester la priorité.

Lucie Detrain, Camille Martin et Pierre-André Pailler - Étudiants C3M 2015-2016