Le journaliste débordé par les outils ou les outils dépassés du journalisme

Intervenant dans le cadre de la quatrième et dernière session du colloque consacré aux compétences journalistiques à l’épreuve des techniques, l’enseignante-chercheuse Annelise Touboul a, à travers sa communication, mis en lumière une problématique centrale et symptomatique des mutations qui sont aujourd’hui à l’œuvre au sein de la pratique journalistique. En effet, cette communication intitulée «  Le journalisme débordé par les outils ou les outils dépassés du journalisme  ?  », nous a permis de nous interroger sur la posture du journaliste confronté aux nouveaux outils médiatiques de production et de diffusion de l’information et à l’influence de ces derniers sur la circulation de l’information dans l’opinion publique.

Tout d’abord, il convient de rappeler que cette réflexion s’inscrit dans le cadre d’une étude plus large ayant pour contexte un programme pédagogique – proposé par la ministre des Droits des Femmes de l’époque Najat Vallaud-Belkacem et Vincent Peillon, alors ministre de l’Éducation Nationale – dont l’objectif était de lutter contre le sexisme et les stéréotypes de genre  : l’ABCD de l’égalité. Annelise Touboul évoque que dans un contexte d’hostilité au gouvernement et d’activisme autour des questions de genre et de religion, ce programme expérimenté à partir de la rentrée 2013 dans quelque 600 classes du primaire et de la maternelle déclenche une polémique, entraînant une action qui a surpris les institutions politiques et médiatiques. En effet, le 24 janvier a lieu en province la première « JRE », Journée de Retrait de l’École. Il s’agit d’une action menée par certains parents pour protester contre l’instauration de ce programme, a priori suite à des textos reçus par ces mêmes parents, les alertant sur l’introduction de « la théorie du genre à l’école » et de « cours d’éducation sexuelle dès la maternelle avec démonstration ». Si cette première action se déroule dans la plus profonde indifférence médiatique, comme nous explique la chercheuse, c’est la deuxième « JRE », qui a lieu le 27 janvier dans d’autres villes de province mais aussi et surtout en région parisienne, qui déclenche (enfin) une réaction et la publication d’articles dans les médias.

 C’est à travers ce cas qu’est d’abord mis en évidence par la chercheuse un certain désarroi médiatique face aux possibilités offertes par les outils contemporains, entraînant la co-existence de discours antagonistes qui revendiquent le statut d’information. D’autre part, elle souligne la mise en place nécessaire d’une stratégie de la part des journalistes afin de déconstruire le propos des acteurs de la mobilisation. La question qui s’impose est la suivante : comment les journalistes font-ils face à la diffusion massive d’informations qui leur échappent et mettent en cause leur statut de producteurs privilégiés voire exclusifs de l’information ?

Annelise Touboul explique que c’est précisément sur ces mêmes outils de production et de relais de l’information que vont dans un premier temps s’appuyer les journalistes pour contrer ces événements. Les outils communicationnels de la mobilisation sont tout de suite désignés comme étant à l’origine du problème : les SMS, massifs et circulant très rapidement sont qualifiés d’étranges, de mystérieux. L’information, que l’on réinvestit du terme de «  rumeur  » est donc très vite disqualifiée et rendue suspecte. Les attributs de l’outil même de communication qu’est le SMS sont mis en accusation par les journalistes qui critiquent une communication interpersonnelle – qui est également celle qui caractérise les réseaux sociaux tels que Facebook – et donc peu légitime. Dans une optique de discrédit, les médias vont jusqu’à identifier et nommer les responsables de cet événement et donner le sentiment qu’ils sont dans la révélation, en rappelant notamment leur parcours et leurs affinités avec l’extrême droite, ré-ancrant ainsi l’événement dans ses racines politiques.

Aussi, Annelise Touboul révèle-t-elle une véritable posture du journaliste mise en lumière par cette crise et le discours de mobilisation qui lui est associé. Elle pointe en effet le recours à un discours visant à valoriser la pratique d’expert du journaliste, lui permettant également de démontrer son attachement aux valeurs d’objectivité, de rationalité et aux bonnes pratiques du journalisme. La valorisation de cette figure de l’expert passe par un effort de documentation et une scénographie de l’argumentation, à travers le recours aux listes, aux chiffres, ou encore à la pédagogie dans la présentation des éléments.

Mais cette posture est également révélatrice d’une solidarité médiatique face à la gestion et à la maîtrise d’une information produite et relayée par une autre instance que la seule instance journalistique. Annelise Touboul a ainsi mis en évidence les phénomènes d’  « inter-citations médiatiques » – à savoir le fait que les médias se reprennent entre-eux – et même de « bouclage intermédiatique » caractérisé par une énonciation pédagogique, surplombante et homogène avec peu d’ouvertures, d’interactions et de tribunes accordées aux parents, seules les personnalités politiques, les experts et les personnels de l’éducation nationale ayant droits à la parole.

 Enfin, cette communication nous a mis face au fait que l’ensemble des outils utilisés dans la circulation de l’information dans les espaces public et privé (SMS, réseaux sociaux, ou encore vidéos à travers Youtube par exemple) représentaient un formidable moyen de court-circuiter le système médiatique et de contourner le pouvoir officiel et les élites. L’utilisation même de ces outils est également révélatrice d’une crise de la représentation médiatique et politique menant à une volonté de discrédit des institutions de la part d’individus visibles et identifiés – affiliés à certaines mouvances politiques – ou tout à fait anonymes.

Annelise Touboul est Maître de Conférences en Sciences de l’Information et de la Communication à l’ICOM (Institut de la Communication) à l’Université Lumière Lyon 2. Membre de l’Equipe de recherche de Lyon en Sciences de l’information et de la communication (ELICO).

Ses recherches portent essentiellement sur l’information d’actualité sur le Web dans ses dimensions visuelles et langagières avec une approche sémiotique et socio-discursive. Plus largement, elle s’attache notamment à mettre au jour l’impact des dispositifs techniques, majoritairement numériques, sur la nature et le sens des messages.

Nous lui avons également posé quelques questions.

E- Dans votre intervention vous avez clairement fait ressortir la posture du journaliste (ce qui a notamment suscité des débats par la suite), et nous voulions justement vous demander : comment entre subjectivité et désir d’objectivité, faites-vous pour trouver un équilibre, notamment face à des sujets sensibles dont vous nous avez parlé (avec tout ce qui a trait aux mentalités d’extrême droite) ? Avez-vous une méthode pour réussir à faire la balance entre ces deux pôles ?

AT- En premier lieu je pense que je n’ai pas particulièrement construit de méthode mais qu’il s’agit plutôt d’une posture que je voudrais être d’honnêteté intellectuelle. Cette posture consiste à assumer l’impossible absence de subjectivité dans le travail de recherche. Ainsi on ne choisit pas un sujet par hasard et en ce qui me concerne, il y a toujours un enjeu et quelque chose qui me parle. Est-ce que cela biaise la recherche – puisque c’est probablement ce qu’il y a en arrière plan de votre question ? Je ne crois pas […] certes, il y a un risque et il convient, je pense, de rester vigilant. […]. Le fait de partager la recherche avec d’autres chercheurs et donc la confrontation avec autrui peut permettre d’identifier les biais possibles, les écueils d’une recherche et les limiter. Il me semble qu’une recherche se construit, se vit, se partage et se discute. Ce sont les confrontations, les critiques et les ajustements qui permettent de produire finalement une étude rigoureuse et solide et qui évite les écueils liés à une subjectivité ou à un engagement fort du chercheur.

E- Vous avez également souligné le phénomène de solidarité inter-médiatique dans votre intervention, c’est un phénomène que l’on a pu voir se confirmer notamment avec la tragédie Charlie Hebdo qui, on le sait, l’a particulièrement révélé. Ainsi nous voulions vous demander si vous pensez que c’est un phénomène qui « a toujours existé » ou qui tend à se généraliser à une époque où la presse et la liberté d’expression ont tendance à être remises en question ?

AT- Je n’ai pas personnellement conduit d’études qui me permettraient de répondre avec fermeté et assurance sur ce sujet là, je peux juste effectivement convoquer des travaux qui laissent à penser que […] le fait que l’on sache très vite qui a écrit quoi, la surveillance des médias par les médias me semblent avoir pour effet probable, […] une forme d’homogénéisation de la production. On peut bien sûr renvoyer au travail de Paterson et de son fameux « more is less »1 qui montre que la multiplication des médias et des publications ne conduit pas à plus de diversité mais au contraire à plus de redondance. Bien entendu, ce constat varie probablement selon les sujets, certains étant plus consensuels que d’autres. Ainsi, le sujet auquel vous faisiez référence, Charlie Hebdo, concernait au premier plan la presse, et donc l’attaque dont elle avait fait les frais. Du coup il est assez normal et peut-être compréhensible qu’il y ait une solidarité et un consensus médiatique fort […].

Il y a d’ailleurs des points communs entre ces deux événements (Charlie Hebdo et la mobilisation pour retirer les enfants de l’école). Même si dans le cas que j’étudie c’était d’abord l’Éducation Nationale qui était visée par l’action, finalement c’était aussi une mobilisation pour contourner les médias et qui clairement exprime […] un certain rejet des médias traditionnels. D’ailleurs [les acteurs de la mobilisation] ont organisé des conférences de presse où ils n’invitaient que des médias « hors système » souvent proches des idées de l’extrême droite […]. Pas étonnant que les médias furent relativement unanimes pour dénoncer cette action dirigée contre l’école mais aussi, de façon indirecte, contre eux.

Faut-il en conclure à la production d’une « pensée unique » comme le suggèrent certains détracteurs du journalisme ? Ce type de pensée réductrice nourrit le populisme d’extrême droite et il convient de s’en méfier. Certes, il existe des normes et des contraintes professionnelles fortes qui structurent le discours journalistique mais s’il existe une forme de nivellement, cela ne permet d’affirmer un principe d’équivalence absolue sur le mode « tous pareils et tout se vaut ». Ainsi dans un programme de recherche auquel j’ai participé sur le pluralisme de l’offre d’information sur le web2, nous avions montré l’existence de traitements différenciés d’un même sujet d’information entre les sites de médias, les blogs ou encore certains sites natifs de l’internet. Cependant, nous avions aussi noté que les médias en ligne publiaient une information relativement normée avec la récurrence du recours à l’expert et à quelques locuteurs autorisés comme les hommes politiques, l’obsession de l’objectivité qui conduit à produire une énonciation distanciée et à prendre appui sur les sondages, (les chiffres comme des données objectives), véritables miroirs de l’opinion publique. On s’était rendu compte que dans le traitement médiatique, l’ethos de Marine Le Pen était à peu près toujours construit de la même manière et contribuait à nourrir d’une certaine manière sa respectabilité et la légitimité de sa candidature future. Il n’y avait probablement pas d’intentionnalité claire de la part des journalistes mais les normes qui structurent l’écriture journalistique finissaient par produire cette forme un peu homogène de traitement de l’information.

1PATERSON Chris, “International news on the Internet: Why more is less”, Ethical space : The International Journal of Communication Ethics. 4.1: 57-66, 2007

2DAMIAN-GAILLARD Béatrice, MARTY Emmanuel, TOUBOUL Annelise, « La disparité des modes de traitement journalistiques et des énonciations éditoriales sur le web. Le cas d’un sondage sur Marine Le Pen et la Présidentielle de 2012 », RESEAUX (n°176), juin 2012, 192 p

Sources

[1] DAMIAN-GAILLARD Béatrice, MARTY Emmanuel, TOUBOUL Annelise, « La disparité des modes de traitement journalistiques et des énonciations éditoriales sur le web. Le cas d’un sondage sur Marine Le Pen et la Présidentielle de 2012 », RESEAUX (n°176), juin 2012, 192 p

Joana Viveiros