Représenter l‘homosexualité à l’écran : une longue marche vers la visibilité

Edito

Auparavant sous-représentés ou mal représentés, les personnages homosexuels sont aujourd’hui de plus en plus présents dans les séries télévisées françaises, mais aussi anglo-saxonnes. Mieux acceptée socialement, l’homosexualité s’exprime alors culturellement.

Effeuillage se pose alors la question de comment représenter l’homosexualité à l’écran ?

À la télévision, de nouvelles œuvres de fiction parviennent désormais à apporter une vision plus fidèle et moins dégradante de la communauté homosexuelle.

À l’occasion de la sortie de sa troisième saison, Effeuillage vous propose de découvrir la série australienne Please Like Me, exemple-type illustrant cette nouvelle vague de séries gays.

« Cocteau […] aspire à l’assimilation complète. La tolérance ne lui va pas, car elle paraît pour lui insuffisante, allant toujours de haut en bas, avec quelque chose de condescendant, qui le blesse, qui le heurte. Il exige, non pas d’être reçu en surnombre, par une grâce spéciale, mais d’être reconnu comme un citoyen à part entière. Ce qu’il ambitionne, c’est de se fondre dans la majorité, quitte à tricher un peu avec son honneur de poète, à briguer les lauriers officiels, la bénédiction académique. Contrition de l’accusé, qui demande à être déclaré innocent.[1] »

C’est par ces mots que l’académicien Dominique Fernandez qualifie l’œuvre de Jean Cocteau dans la préface de son livre non signé Le Livre blanc publié en 1928. Le Livre blanc aborde sous forme de métaphores les premières attirances et expériences homosexuelles de l’écrivain.

Près d’un siècle après la parution de ce livre, les mœurs et les mentalités ont évolué mais l’aspiration à intégrer pleinement la société, à « se fondre dans la majorité » comme le souhaitait Jean Cocteau, est restée la même pour les homosexuels. Cette question de l’intégration est au cœur des préoccupations pour les homosexuels et la lutte pour l’égalité des droits commencée dans les années 1980 est toujours d’actualité en France et dans le monde.

Elle a connu de nombreuses avancées juridiques en France : dépénalisation de l’homosexualité en 1982, PACS en 1999, mariage homosexuel en 2013… Mais pour qu’elle soit complète, cette intégration, sociale tout d’abord, a également besoin d’être culturelle. C’est là qu’intervient la question de la représentation médiatique.

En effet, les homosexuels étaient en premier lieu ignorés dans les représentations médiatiques, puis raillés, et ensuite caricaturés. Dès lors, analyser leur représentation dans les médias, et dans les séries télévisées en particulier, fait véritablement sens pour étudier l’évolution de leur condition sociale.

Dans un premier temps, les personnages homosexuels étaient complètement occultés des scenarii des séries télévisées. Ce n’est qu’à partir de la fin des années 1970 et du début des années 1980 que les premiers personnages ouvertement gays apparaissent dans des séries américaines, comme dans la série de CBS Dallas (1978-). Cependant, durant ces décennies ceux-ci se sont toujours retrouvés cantonnés à des rôles mineurs secondaires, et exposés de manière caricaturale.

C’est à la fin des années 1990 et au début des années 2000 qu’apparaissent des séries dites « gays » car communautaires. En effet, la série Queer As Folk d’abord dans sa version britannique sur Channel 4 (1999-2000) puis dans son adaptation américaine sur Showtime (2000-2005) a été la première série télévisée où les personnages principaux étaient exclusivement gays. Éric Macé[2] explique que Queer As Folk a permis d’offrir « à ceux qui ne savent que faire de leur « trouble dans le genre » des ressources individuelles, mais aussi l’élargissement possible à des collectifs de reconnaissance ». Il reprend la formule « trouble dans le genre » de la pionnière des Queer Studies Judith Butler[3] pour démontrer que la télévision n’est pas une instance de socialisation comme les autres. Mais qu’en effet, elle se sert de clichés et de stéréotypes pour toucher les téléspectateurs visés par la fiction et dès lors leur permettre de s’approprier ces caractéristiques culturelles en formant une sorte de communauté culturelle.

Partant de la distinction faite entre nature (ce qui se rapporte au biologique) et culture (ce qui est façonné par la société) de Claude Lévi-Strauss[4], Judith Butler parle en effet d’une « performance du genre. »[5] Elle définit par la sorte le genre comme étant une performance sociale apprise, répétée et exécutée via les différentes instances de socialisation. Ainsi, bien que le traitement de l’homosexualité se faisait de moins en moins rare dans les séries télévisées des années 2000, les personnages homosexuels étaient cependant toujours représentés dans le cliché, confortant l’imaginaire dominant de la société de cette époque.

Pascaline Gaborit explique que ces stéréotypes de genre, qui sont ancrés dans notre société, sont « structurants à la fois pour la société et l’individu »[6]. D’où le maintien des inégalités et des discriminations, via les représentations présentes dans la sphère publique. En effet, comme le dit Olivier Voirol[7], les médias déterminent un certain ordre du visible en perpétuant les normes sociales dans le champ médiatique. Ainsi, les médias donnent une reconnaissance à certaines pratiques et certains groupes, dits non-marginalisés, au sein de l’espace public. Cette amplification de visibilité laisse alors en marge les autres communautés sociales, les obligeant dès lors à rester dans l’invisibilité médiatique. Néanmoins, les médias sont à la fois un lieu de lutte sociale et de lutte politique. Ils permettent donc de redéfinir non seulement le spectre de la visibilité, mais aussi les standards sociaux véhiculés dans la société.

Depuis la fin des années 2000 et le début des années 2010, les chaînes de télévision n’hésitent plus à montrer à l’écran des personnages homosexuels, mais cette fois-ci de manière moins stigmatisante et elles effectuent un traitement quasiment égal du point de vue de la narration vis-à-vis des personnages hétérosexuels comme des personnages homosexuels. Même si ceux-ci restent extrêmement minoritaires selon les études publiées par l’influente association américaine GLAAD (Gay and Lesbian Alliance Against Defamation), en 2015-16, seulement 4%[8] des personnages principaux de séries télévisées diffusées sur les grandes chaînes américaines faisaient partie de la communauté LGBT (Lesbiennes, Gays, Bisexuels et Transgenres). Les séries télévisées grand public comme Modern Family d’ABC (2009-) ou Game of Thrones de HBO (2011-) montrent des personnages homosexuels sans toutefois tomber dans la caricature. Et des séries de niche comme Looking de HBO (2014-2015) offrent, elles, un regard plus large sur l’homosexualité que leur ancêtre Queer As Folk qui avait une vision très communautaire et volontairement « trash ».

Il y a donc toujours une sous-représentation, même si les studios américains essayent d’y remédier en proposant un regard nouveau.

Teresa de Lauretis[9], pionnière de la théorie queer, décrit les médias comme étant des « technologies de genre ». C’est une approche des médias en tant que technologie sociale. Les médias, en particulier la télévision qui est toujours le média dominant, auraient cette capacité normative de faire et défaire les a prioris sociaux. Ici, le cas de l’homosexualité dans les médias se prête à cette réflexion.

Cette plus grande visibilité entre dans un mouvement plus global de la part des producteurs de télévision, que ce soit en France ou aux Etats-Unis, d’ouverture vers les minorités. Cette volonté d’ouverture s’est notamment traduite, début 2015, par le succès critique mais aussi commercial de la première saison de la série Empire diffusée sur la Fox mettant au centre de sa narration une minorité : la communauté afro-américaine.

Sources

[1] FERNANDEZ, Dominique. « Préface » in Le Livre blanc et autres textes, p.13. Paris : Le livre de poche, 1928.

[2] MACÉ, Éric. L’esthétique télévisuelle du syncrétisme in Multitudes. Paris : Assoc. Multitudes, 2010.

[3] BUTLER, Judith. Trouble dans le genre. Paris : La Découverte, 2006.

[4] LÉVI-STRAUSS, Claude. Les structures élémentaires de la parenté. Paris : Mouton de Gruyter, 2002.

[5] BUTLER, Judith. Trouble dans le genre. Paris : La Découverte, 2006.

[6] GABORIT, Pascaline. Les stéréotypes de genre : Identités, rôles sociaux et politiques publiques. Paris : L’Harmattan, 2009.

[7] VOIROL, Olivier. « Les luttes pour la visibilité » in Réseaux. Paris : La Découverte, 2005.

[8] http://www.glaad.org/whereweareontv15 // Voir l’infographie ci-contre

[9] LAURETIS, Teresa (de). Technologies of Gender: Essays on Theory, Film and Fiction. Indianapolis : Indiana University Press, 1987.

Pierre Nguyen Ba - Étudiant C3M 2015-2016