Une nouvelle culture visuelle ?

Le numérique, tel qu’il prend forme depuis l’avènement du web dit « 2.0 », offre la possibilité à tous ceux qui disposent d’une part d’un ordinateur, d’une tablette ou d’un smartphone, et d’autre part d’une connexion Internet, de s’exprimer et de participer activement aux prises de parole publiques qui y sont médiatisées. Parmi l’ensemble des contenus produits et/ou diffusés sur Internet, il est un genre bien spécifique qui – anodin, loufoque, mignon ou drôle – semble être l’héritier contemporain des PowerPoint de chats que l’on faisait jadis circuler de messagerie à messagerie : il s’agit de ces photos, vidéos, dessins ou gifs qui mettent en scène tout type de félins dans des situations cocasses ou « cute ». Ces images, bien que très différentes les unes des autres, parce qu’elles circulent aujourd’hui massivement sur Internet et en particulier sur les réseaux sociaux, semblent définir une véritable culture visuelle du web.

Une forme visuelle complexe

Une culture visuelle, c’est avant tout une forme médiatique. Celle des images de chats qui circulent sur le web, bien que diversifiées, a pour origine le PowerPoint. Toutefois, depuis les commencements, celle-ci s’est transformée et adaptée au fur et à mesure qu’émergeaient, avec les différentes évolutions d’Internet, de nouvelles possibilités et tendances.

Si les PowerPoint étaient composés de pages-écrans qui montraient, l’une après l’autre, des représentations de chats mises en série, les gifs, les lolcats, les mèmes et autres images contemporaines du chat sur Internet circulent aujourd’hui plus volontiers à l’unité sur nos fils d’actualités. La collecte et la collection de ces images singulières reste cependant une pratique répandue, notamment parmi les pureplayer du web comme Topito, dont le principe de production de contenu repose sur une logique de compilation d’informations superlatives (« top 10 », « best-of », etc.)[1]. Les images ne se déploient plus sur plusieurs pages-écrans que l’on fait défiler, mais tout au long de la page-web que l’on « scrolle »[2].

La montée en puissance de l’image

Une culture visuelle, c’est aussi un contenu singulier. Avec PowerPoint qui proposait de combiner, sur ses slides, texte et image, l’image du chat se suffisait rarement à elle-même. Elle servait à illustrer le texte d’une manière décalée et/ou attendrissante. Dans les déclinaisons contemporaines des PowerPoint de chats, l’image, bien qu’elle soit déjà chargée de sens par elle-même, poursuit ce travail d’imbrication entre le texte et l’image. Un lolcat peut ainsi se comprendre au premier coup d’œil. Toutefois, le texte, quand il s’ajoute à l’image, sert à en souligner le caractère comique.

Le spectre du comique s’est cependant élargi. Ainsi, si à l’origine les PowerPoint de chats portaient une tonalité joyeuse, en multipliant les messages affectifs, voire une tonalité policée avec un florilège de phrases-type comme “plein de bonheur”, avec l’évolution des formats d’images de chatons via le gif ou le mème, une polyphonie de tonalités a émergé. Grumpy Cat, dans toutes ses variations, en donne à voir un grand éventail. Devenu l’emblème d’une certaine forme d’humour basée sur un décalage entre le texte et l’image – de cette ironie identifiée par Ducrot comme un ressort discursif spécifique qui consiste, pour l’énonciateur, à soutenir simultanément deux affirmations contradictoires –, Grumpy Cat peut être « chou » lorsque, le regard pourtant blasé, il affirme cependant « je suis heureux » :

De l’autre côté du spectre de ces tonalités, Grumpy Cat peut également faire preuve d’une agressivité à peine masquée :

Dans tous les cas, le texte s’imbrique de plus en plus dans le visuel, donnant corps à cette image du texte telle qu’Emmanuël Souchier l’a définie.

De manière générale, le renforcement du rapport entre la part iconique et la part linguistique des visuels valorise des images unitaires et impactantes. Elle va de pair avec la montée en puissance d’une “société de l’image”, ou encore de ce que Régis Debray appelle la « vidéosphère »[3]. C’est que le web 2.0 a facilité la multiplication et la transmission des images, toujours plus nombreuses, quotidiennes, et donc banalisées. Cette mouvance peut être théorisée par le « phénomène vu » de Jenks[4], soit le fait qu’aujourd’hui les messages sont vus, plutôt que lus ou dits.

Réappropriation et pratiques contemporaines

Une culture visuelle – puisqu’elle est culture –, c’est également un ensemble de pratiques réalisées par des groupes sociaux ; en l’occurrence, les internautes quand ils s’approprient les images et les décontextualisent pour communiquer entre eux. En procédant de cette manière, ils créent un véritable langage qui les ancre dans une communauté. Les réseaux sociaux et leurs fonctionnalités les placent qui plus est dans une optique de partage et constituent dès lors un espace privilégié dans lequel circulent les productions émanant de cette culture visuelle.

En un mot, les internautes, en s’appropriant les représentations de chat sur Internet et les faisant circuler, ont su créer de la richesse et de la nouveauté sémiologique en s’appuyant sur des codes anciens. Leur emballement pour les visuels pose cependant une question importante : quand Snapchat et Instagram explosent, notamment auprès du jeune public, est-ce le signe que nous allons vers une ère du « tout visuel » ?

Théophile Cossa, Lucie Detrain, Félicie Isaac, Nicolas Te Chin, Joana Viveiros, Estelle Zeliszewski
Sources

[1] “Top 20 des chats qui veulent capter votre attention”, top publié le 25/03/15 sur le pureplayer Topito, URL : http://www.topito.com/top-chats-veulent-capter-votre-attention

[2]  On aurait aussi pu évoquer le cas du Tumblr “Des hommes et des chatons”qui  reprend ce principe à l’infini puisque les images se succèdent de la même manière, avec toujours le même type de contenu

URL : http://deshommesetdeschatons.tumblr.com/

[3] DEBRAY Régis, Vie et mort de l’image, Une histoire du regard en Occident, Collection Bibliothèque des idées, Gallimard, 1992

[4] JENKS Chris, Visual Culture, Londres, Routledge, 1995