LE DIRECT TV

Des enjeux concurrentiels et économiques forts

C’est en 1950 qu’est réalisé pour la première fois un direct à la télévision française. Ce format, incontournable du secteur de l’audiovisuel, consiste en une diffusion immédiate au fur et à mesure des prises de son et de vues[1], de sorte que l’émission soit transmise au moment même de sa réalisation.

Très utilisé pour les prime-time, ce procédé a l’intérêt d’établir une impression de proximité​ entre ces deux entités pourtant bien séparées. Il permet également de supposer une certaine authenticité,​ en donnant l’impression que la mise en scène et le montage sont moindres. Autrement dit, le direct suppose l’imprévisible​,​ en diffusant un événement inédit, mais le format est bien prédéterminé.

L’ensemble des représentations rattachées au direct montrent l’engouement qu’il suscite auprès d’un large public de téléspectateurs, ce que les professionnels de la télévision ont bien compris en jouant sur le séquençage et le format de ces émissions. Dans cette filiation, le direct soulève des enjeux pluriels aux logiques concurrentielles et économiques fortes.

Réunir et fidéliser

Les signes du direct sont rapidement identifiables : une pastille “en direct” visible à l’écran ainsi que le présentateur qui précise le caractère simultané de l’enregistrement et de la diffusion à l’écran. Préciser que l’émission est en direct, c’est donner l’impression que « tout peut arriver », le téléspectateur a l’impression de visualiser quelque chose d’inédit. Par exemple, lors de finales d’émissions comme Secret Story, le téléspectateur pense avoir une influence sur ce qui va se dérouler sous ses yeux à la télévision : comme lorsqu’il vote par SMS pour un candidat. Le direct renforce aussi le suspense. Ainsi, il apparaît comme un argument économique pour les annonceurs. Une émission comme Secret Story va diffuser des publicités à des moments stratégiques de manière à créer des cliffhanger entre chaque coupure. La force du direct réside aussi dans ce que Elihu Katz et Daniel Dayan ont nommé la « télévision cérémonielle[2]» où l’événement en direct est entièrement maîtrisé et mis en scène. Ces « cérémonies » sont considérées comme des « grands moments de la télévision » et font souvent exploser les audiences, c’est le cas des mariages princiers.

L’attractivité du direct

Certaines chaînes ont pris le parti de se structurer économiquement autour du direct, comme BFMTV et CNEWS qui proposent de l’information en continu. Part entière de leur identité, le direct est fondateur et prioritaire, car il peut à tout moment interrompre l’émission en cours à coup de bandeaux alarmants. Ces fameuses émissions spéciales ont pour but de capter davantage de part d’audience[3] et de créer de l’exclusivité.

La stratégie d’acquisition : le direct au service de l’audience ?

Diffuser un contenu en direct représente un enjeu stratégique, de sorte que les chaînes se battent pour obtenir l’acquisition des droits de diffusion des grands événements. Elle est essentielle dans la stratégie d’une chaîne de télévision, impliquant l’exclusivité de la diffusion de l’événement. Le 14 juillet ou les grands matchs de football sont autant d’événements qui impliquent une stratégie en matière d’audience. L’événement ne nécessitant pas de droits de diffusion mais des dispositifs pour le couvrir, et les chaînes de télévision investissent différemment selon leur programmation. En 2019, BFMTV est arrivée en tête des audiences des chaînes d’information en continu en proposant l’intégralité de la cérémonie, pour une part d’audience de 3,6%.

ZOOM SUR L’ÉMISSION TOUCHE PAS À MON POSTE

Touche Pas À Mon Poste (TPMP) est une émission de télévision présentée en direct par Cyril Hanouna du lundi au vendredi à 19h10 sur C8. Le talk-show met en avant l’actualité des médias sur laquelle les chroniqueurs et les invités débattent et à laquelle s’ajoutent des séquences de divertissement. Depuis son lancement sur France 4 en 2010, TPMP a connu énormément de changements afin de s’adapter à son audience. Au départ hebdomadaire chaque jeudi soir, TPMP est devenue en 2012 une émission quotidienne créant ainsi un réel rendez-vous avec les Français.

Les séquences de l’émission ont un rôle important sur sa construction​​. Des séquences phares comme « Il en pense quoi Camille ? », « Les 4/3 de Jean-Luc Lemoine » ou plus récemment « Les lauriers de Cizaire » ont permis de découper l’émission de manière à créer des rendez-vous mais aussi à marquer sa présence sur les réseaux sociaux. Par définition, le direct n’a lieu qu’une fois. Les séquences variant entre 10 et 20 minutes, elles correspondent au format des vidéos regardées sur YouTube. Elles permettent ainsi de créer la continuité du direct et de l’étendre. Depuis septembre 2020, TPMP a ainsi affirmé sa volonté de s’inscrire sur les réseaux sociaux en augmentant ses contenus publiés. Les sujets abordés sont d’ailleurs de plus en plus en relation avec les tendances du web. Cette évolution se remarque à travers des actualités susceptibles d’intéresser les nouvelles générations, mais aussi avec des influenceurs et célébrités du web en tant qu’invités comme Wejdene, Bigflo et Oli ou encore Michou.

Un décor et un format d’émission basés sur le direct

L’ensemble du décor et de l’émission sont adaptés de sorte à stimuler l’expérience du direct. Le plateau de l’émission a la particularité de s’adapter au sujet abordé par Cyril Hanouna et les animateurs, il s’accompagne d’un rythme soutenu, où la diversité des rubriques, chroniques, jeux et thèmes a pour but de tenir en haleine le téléspectateur[4]. Pour éviter le zapping, on observe une vraie stratégie de saturation de la parole. Le direct permet l’interaction avec les réactions des téléspectateurs partagées sur les réseaux sociaux partagés par l’émission sur le plateau. Le direct est donc instrumentalisé dans une dynamique de fidélisation, qui vise à allonger le plus possible la durée d’écoute de ses téléspectateurs.

Une émission rythmée par les « happenings »

L’émission joue également sur le malaise de l’imprévu, dimension dont on ne sait pas si elle est mise en scène ou improvisée. Lors d’une émission d’octobre 2020 des maîtres d’hôtel interrompent en direct l’émission, la sécurité tente de les exclure, on entend des cris, le téléspectateur pense assister à quelque chose d’inédit et à une perte de contrôle du processus télévisuel. Cyril Hanouna finit par calmer le jeu et donne un micro aux individus pour qu’ils puissent s’exprimer. On voit bien, dans cette situation, à quel point le présentateur parvient à gérer brillamment ces imprévus et maîtrise le direct.

[1] https://www.cnrtl.fr/definition/direct
[2] La télévision cérémonielle : anthropologie et histoire en direct, D.Dayan et E Katz
[3] https://www.csa.fr/Cles-de-l-audiovisuel/Accueil/Actualites/Concurrence-des-chaines-d-information-en-continu-des-modeles-editoriaux-sous-pression
[4] « De Loana à Hanouna. L’art du scandale en direct », La Vie des idées, Gabriel Segré, 2017

Andrea Bruche, Emma Lefèvre & Emma Lefort, étudiantes du M1 Communication Médias - CELSA
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