Please Like Me, un nouveau regard sur l’homosexualité

La série télévisée australienne Please Like Me s’inscrit dans le renouveau décrit dans notre article précédent. À l’occasion de la diffusion de sa troisième saison en Australie et aux États-Unis, Effeuillage propose une analyse de la représentation de l’homosexualité dans cette série.

Jouant des stéréotypes liés aux homosexuels, Please Like Me propose un regard différent, qui « normalise » la vision initiale que la société perçoit des homosexuels.

La série aborde l’homosexualité sans pour autant tomber dans la caricature ou à l’inverse dans la revendication trop affirmée. Elle réussit à normaliser l’homosexualité à la télévision tout en abordant des thèmes communs aux autres séries plus populaires : elle montre en effet de manière simple des rapports amoureux et familiaux de personnages d’une vingtaine d’années vivant dans une métropole australienne, sans doute dans la ville de Melbourne bien que les personnages n’en fassent jamais mention explicitement.

Afin d’appuyer ce constat, nous pouvons se baser sur une courte analyse sémiologique en nous inspirant des travaux d’Éric Macé[1]. Dans ses écrits, il propose comme point de départ le décryptage d’objets culturels afin d’en analyser les rapports sociaux qui en émanent. En effet, selon lui la télévision produit des représentations qui se saisissent de la réalité sociale. Ici, l’objet culturel à analyser est donc Please Like Me, et il représente une base pour décrypter différents éléments sociologiques de la culture homosexuelle. Celui qui nous intéressera ici sera celui du coming-out puisque nous nous attèlerons à analyser la scène d’ouverture de la série, c’est-à-dire la toute première scène du pilote.

La première scène de la série se déroule dans un café, où le personnage principal commande une glace pour celle qui va devenir son ex-petite amie. Celle-ci va en effet lui faire une déclaration à laquelle il ne s’attend pas : elle va provoquer son coming-out.

Étape décisive et déterminante dans la vie des homosexuels, le coming-out est « une étape dans l’évaluation de soi, dans laquelle la réaction des proches permet de se penser soi-même dans un jeu identificatoire et spéculaire » selon Jacques Arènes[2]. En plus de révéler à ses proches son homosexualité, le coming-out permet également un développement de soi.

Dans cette première scène, le spectateur observe la fabrication d’une glace, puis suit, à travers la serveuse, le chemin vers la table où elle a été commandée, et enfin découvre les personnages principaux de la série.

Le parcours de cette glace est une sorte de métaphore du parcours d’un jeune homosexuel, qui se construit tout d’abord, se découvre ensuite, et se révèle pour finir. Selon Ferdinand de Saussure[3], le signifiant c’est-à-dire l’image acoustique serait donc ici la coupe de glace. Tandis que le signifié, c’est-à-dire le concept sous-tendu, serait le personnage principal de la série, Josh. Ici, les deux sont mis en parallèle car Claire, l’autre protagoniste présente, va venir briser le tabou de leur relation : le fait que Josh soit homosexuel.

Image 1 – Saison 1, épisode 1 : 0min02

Le tout premier plan de la série est un plan très rapproché sur une coupe de glace qui est en train d’être remplie (Image 1). Selon Kress et van Leeuwen[4], nous sommes dans une relation intime avec l’image en termes de distance sociale, puisque la caméra effectue un très gros plan sur la coupe de glace. Nous sommes effectivement dans l’intimité de la construction sexuelle. Petit à petit nous voyons les différents éléments se rajouter, toujours en très gros plan (Image 2).

Image 2 – Saison 1, épisode 1 : 0min06

Dans ce que l’on appelle la métafonction compositionnelle, les différents éléments qui composent la glace sont très saillants. C’est ce qui attire le plus l’attention. Les couleurs utilisées, à savoir le rouge, le rose et le blanc cassé, sont saturées, acidulées et brillantes (Image 3).

Image 3 – Saison 1, épisode 1 : 0min07

Selon la grille d’analyse de Martine Joly[5], les signes plastiques sont composés d’un angle en plongée sur la glace afin de la magnifier et de lui donner le pouvoir (Image 4), comme le disent Kress et van Leeuwen.

Image 4 – Saison 1, épisode 1 : 0min08

Il y a également un contraste entre les courbes des boules de glace, les formes rectilignes que forment le chocolat et les bâtonnets plantés dans la glace. Le cadrage insiste sur la psychologie des personnages, et donc ici de la glace, qui est une métaphore du personnage principal.

Selon Maree Stenglin et alli[6], qui étudient sémiotiquement les modalités des espaces internes, la coupe de glace se trouve tout d’abord dans un espace clos. Elle est en effet en train d’être préparée derrière le bar d’un café. Il y a un fort « effet de lien » qui se crée, c’est-à-dire une sorte de confort, de bien-être. L’endroit est en effet en intérieur, dans une pièce assez sombre et très fournie (Image 5), ce qui fait partie des variables ambiantes pour créer des lieux d’intimité explique Maree Stenglin. La coupe de glace suit son chemin sur le plateau de la serveuse jusqu’à la table où elle est servie, et elle se retrouve alors dans un milieu extérieur. Ouvert, au grand air, entourée des buildings imposant d’une grande ville, il n’y a plus cette sensation d’intimité et de confort. Selon Louise Ravelli[7], ces buildings se trouvant en arrière-plan (Image 6) donnent un fort aspect de puissance et de tonicité face au spectateur qui se retrouve en position de faiblesse.

Image 5

BAR/CUISINE (INTÉRIEUR)

Saison 1, épisode 1 : 0min09

Image 6

TERRASSE DU CAFÉ (EXTÉRIEUR)

Saison 1, épisode 1 : 1min05

Ce chemin est à mettre en parallèle avec le chemin vers le coming-out. D’abord conforté dans un cocon protégé, le coming-out oblige à aller de l’avant dans l’inconnu et au grand air, à se confronter à l’espace public qui est représenté ici par ces gratte-ciels. La coupe de glace, tremblante (Image 7) sur le plateau qui l’emmène vers la table, peut être également à lier avec l’appréhension que l’on ressent avant de révéler son homosexualité.

Image 7 – Saison 1, épisode 1 : 0min16

Tout le début de la scène est marqué par le fait que le spectateur est ancré dans l’espace. Le plan est filmé en caméra objective et permet d’orienter le regard du spectateur, puisque c’est par l’œil et les gestes de la serveuse que le spectateur suit l’histoire se dérouler. Il est également invité à prendre place dans la scène avec les personnages puisqu’il y a cette caméra subjective où l’on voit un bout de la table amenée comme étant une invitation pour le téléspectateur à venir rejoindre les personnages. Toute cette première partie de la scène se fait dans le mouvement (les boules de glace qui s’empilent, le chemin de la serveuse). Ce chemin symbolise le parcours identitaire effectué par le personnage principal et dès lors on peut y voir un dédoublement du signe avec une double-signification. En effet, cette identité construite au préalable se déconstruit pour laisser place à une crise identitaire qui aura pour finalité la construction d’une nouvelle identité. Cette crise se caractérise par une rupture, une rupture amoureuse entre les deux personnages. Mais aussi une rupture visuelle (Image 8), où la rupture amoureuse est mise en image par la séparation effectuée par la diagonale qui coupe en deux l’image, laissant chaque personnage seul de part et d’autre.

Image 8 – Saison 1, épisode 1 : 1min25

La scène d’ouverture est une des scènes les plus importantes d’une série télévisée car elle est caractéristique de la série en elle-même. Elle donne une patte, une emprunte dès les premières minutes, qui détermineront le suivi de l’action. Elle met en place le caractère humoristique de la série grâce à ce comique de situation où c’est finalement la petite-amie qui révèlera son homosexualité au personnage principal. Mais, cette scène est aussi déterminante car on y voit l’esprit graphique de la série et l’intention portée par les doubles significations des signes où finalement, le message passe non seulement par le discours mais aussi et surtout par l’image et la structure même du message.

Please Like Me propose donc de reprendre les standards prédéfinis à propos des homosexuels en les redéfinissant et en les sortant de la marge. Cette série télévisée questionne les effets de minorité et crée un métadiscours. Elle institue une ridiculisation du ridicule en reprenant les stéréotypes pour mieux s’en détacher. Cela reprend l’idée de Cocteau selon laquelle l’intégration complète d’une communauté à un plus large groupe s’effectuera totalement lorsque l’on ne verra plus ces efforts d’intégration. Cette série télévisée propose donc un discours différent de celui émanant du regard hétéro-normé donné par la société.

Fiche d’identité de la série :

  • Créée par Josh Thomas
  • Réalisée par Matthew Saville
  • Pays d’origine : Australie
  • Année de création : 2013
  • Diffusée sur ABC2 (chaîne de service public) en Australie, Pivot (câble) aux États-Unis et CBC Television (câble) au Canada
  • Nommée aux International Emmy Awards en 2014 en tant que Meilleure série comique
  • Format : 3 saisons de 6-10 épisodes d’environ 30 minutes
Sources

[1] MACÉ, Éric. Les imaginaires médiatiques : Une sociologie post-critique des médias. Paris : Éditions Amsterdam, 2006.

[2] ARÈNES, Jacques. « Coming out et subjectivations » in Dialogue. Paris : ERES, 2014.

[3] SAUSSURE, Ferdinand (de). Cours de linguistique générale. Paris : Payot, 1916.

[4] KRESS, Gunther et VAN LEEUWEN, Theo. Reading Images: The Grammar of Visual Design. 2ème Edition. Londres : Routledge, 2006.

[5] JOLY, Martine. L’image et les signes. Paris : Armand Colin, 2011.

[6] DREYFUS, Shoshana, HOOD, Susan et STENGLIN, Maree. Semiotic Margins: Meanings in Multimodalities. Sydney : Bloomsbury Academic, 2011.

[7] RAVELLI, Louise. Museum Texts: Communication Frameworks (Museum Meanings). Londres : Routledge, 2006.

Pierre Nguyen Ba - Étudiant C3M 2015-2016