VEILLE DU MARCHÉ TÉLÉVISUEL ÉTATS-UNIEN : LES TRUE CRIME STORIES

L’appétit des spectateurs américains pour les true crime stories ces dernières années est révélateur du contexte social particulier des années 2010 : les vices de la médiatisation, les failles du système judiciaire et la quête infinie de la vérité constituent un terreau fertile pour le succès de ces programmes.

Un créneau qui n’est pas nouveau

L’appétit des Américains pour les true crime stories ne date pas d’hier. Déjà en 1966, l’écrivain Truman Capote publiait son succès planétaire De sang froid (In cold blood), roman inspiré du meurtre d’une famille de fermiers du Kansas pour un butin dérisoire de 50 dollars. Il enquête pendant plusieurs années, rencontre les meurtriers et les suit jusqu’à leur exécution avant de publier ce non-fiction novel (roman inspiré de faits réels) devenu soixante ans plus tard un classique de la littérature américaine.

Serial, le podcast à succès qui a réveillé l’Amérique

L’année 2014 est marquée par le succès américain et international du podcast radiophonique Serial de Sarah Koenig (téléchargé plus de 80 millions de fois à travers le monde). Au cours de 12 épisodes hebdomadaires, la journaliste décortique l’affaire d’Adnan Syed, accusé en 1999 d’avoir assassiné son ancienne petite amie, étudiante en terminale à Baltimore. Sarah Koenig va enquêter sur la culpabilité du jeune homme, condamné en 2000 à une peine de perpétuité, bien qu’il ait toujours clamé son innocence. Mais comment expliquer les raisons de ce succès qui a ouvert la porte à cette tendance true crime stories ? D’une part, la reprise des codes de la série télé, avec une construction narrative par épisodes hebdomadaires, des personnages iconiques et surtout un suspens dû à l’issue inconnue de l’enquête : les journalistes eux-mêmes ne connaissaient pas les conclusions du podcast, qui a d’ailleurs entraîné un jugement en appel de l’accusé. La deuxième raison du succès de Serial tient probablement à l’imbrication du récit fictionnel et du réel, propre aux true crime stories.

Regain d’intérêt pour le genre : une tendance longue et globale

Certains indices pointent le retour de cet appétit pour les true crime stories aux Etats-Unis. On peut constater la création d’une nouvelle franchise de Law & Order, appelée à juste titre Law & Order True Crime. On ne lui compte à ce jour qu’une saison dont la diffusion a commencé à la rentrée 2017 sur NBC et qui traite du procès des frères Menendez, condamnés en 1996 pour avoir assassiné leurs parents. Autre indice : la progression de la chaîne du câble Investigation Discovery (ID), avec un nombre moyen de 969 000 téléspectateurs en prime time au mois de mai 2017, soit une progression de 10% par rapport au même mois l’année précédente, progression d’autant plus importante chez les femmes entre 18 et 49 ans. La ligne éditoriale d’ID est exclusivement true crime, que ça soit documentaire ou fiction, et sa popularité grandissante ces dernières années indique une tendance solide pour le genre.

Documentaire ou fiction ? Le cas O.J. Simpson

Les true crime stories se divisent en deux catégories, documentaire et fiction. Prenons les exemples du documentaire ESPN d’Ezra Edelman O.J. : Made in America et de la version fiction de l’affaire qui divisa l’Amérique, The people vs. O.J. Simpson : American crime story, diffusée sur FX en 2016. Les deux programmes ont été acclamés par la critique et primés : Oscar du meilleur téléfilm documentaire pour le premier, 9 prix aux 68ème Emmy Awards pour le second (dont la meilleure mini-série).

Tandis que O.J. : Made in America prend le temps de retracer la carrière du footballeur depuis ses débuts, définir sa personnalité pour comprendre les tenants et aboutissants de l’affaire qui ont mené à la mort de sa compagne Nicole, The people vs. O.J. Simpson prend un parti tout à fait différent en réécrivant le procès d’O.J. de manière très rythmée : c’est une quête documentaire de la vérité à travers le portrait d’un pays et d’une époque d’un côté, la mise en scène hollywoodienne efficace d’un scandale hypermédiatisé de l’autre. On a donc deux types de traitements pour une même affaire, pour deux types de discours.

La quête de vérité

A l’image du podcast Serial qui questionnait la culpabilité d’Adnan Syed, nombreux sont les programmes qui reviennent sur le traitement judiciaire d’une affaire. Les preuves sont à nouveau examinées, les témoins sont réintérrogés, le tout pour reprendre l’enquête depuis le début. Avec beaucoup de recul, nombreuses sont les séries et documentaires qui posent le spectateur en détective. A l’ère du fact checking permanent, de la remise en cause fréquente de la parole journalistique, politique ou encore judiciaire, on voit cette tendance s’inscrire sur les écrans. Les premiers succès de true crime stories en témoignent, à l’instar de The Jinx sur HBO ou Making a murderer sur Netflix, dont la diffusion a divisé les Américains quant à l’innocence ou la culpabilité des protagonistes.

Autre exemple, la série Killing Fields, dont la deuxième saison a été diffusée en 2017 sur Discovery Channel, est une série documentaire suivant des inspecteurs qui vont tenter de résoudre une affaire qui n’avait pas été résolue jusque-là. L’audace d’une écriture en temps réel instaure de vrais enjeux avec des répercussions concrète, ce qui décuple le suspens. Le spectateur tente alors de comprendre et résoudre l’enquête à mesure que les épisodes sont diffusés, lui laissant un sentiment de libre-arbitre et d’impartialité, sans qu’on ne lui dise ce qu’il est censé penser et conclure.

La remise en cause de système judiciaire américain

Le succès de Making a murderer, diffusé en 2015 (mais dont l’enquête documentaire a duré une dizaine d’années) est à l’image d’une société américaine qui remet de plus en plus souvent en cause son système judiciaire. La théorie d’un complot organisé par la police et le procureur du Wisconsin a jailli à la vue d’éléments troublants qui mettent en lumière des incohérences dans les procédures judiciaires aux Etats-Unis. Ce thriller documentaire a engendré de nombreuses réactions, dont une pétition envoyée au Président pour demander la grâce des deux accusés. Les imbrications avec la réalité montrent bien la sensibilité de la société américaine à propos de ces questions-là, et expliquent le succès de ces documentaires de true crime stories. Ces programmes s’inscrivent aussi dans un contexte tendu au sujet des violences policières. La légitimité et l’impartialité des forces de l’ordre a été critiquée et remise en cause ces dernières années, notamment avec le mouvement #BlackLivesMatter à la suite de bavures policières répétées. La résurgence (avec succès) de l’affaire O.J. Simpson n’est d’ailleurs pas anodine, car c’est une affaire qui cristallise la question du racisme, mais aussi de la place des femmes, le tout au cœur d’un procès surmédiatisé qui montre les failles du système judiciaire américain. Toutes ces problématiques sont plus que jamais au goût du jour, ce qui en fait une base excellente pour un programme à succès.

L’événementialisation du crime

L’hypermédiatisation de grandes affaires ainsi que la grande quantité de série judiciaires entraînent une connaissance accrue des rouages d’une enquête et d’un procès de la part du grand public qui veut décrypter, comprendre et juger par lui-même. L’usage de la fiction et des arches classiques d’une série de procès ou d’enquête permet de mettre en image de manière plus spectaculaire le scandale. Les crimes commis passent au second plan et ne servent que de tremplin à l’intrigue, qui se noue ailleurs : la puissance dramatique se trouve dans le déchaînement médiatique et le storytelling des procès plus que dans l’horreur du crime en lui-même. On construit le récit comme un conte, avec des personnages forts et emblématiques, car le but ultime reste le divertissement.

La meilleure mise en abîme de cette tendance est à trouver sur Netflix en 2017 avec Casting Jon Benet qui se rend sur les lieux du crime 20 ans plus tard pour reconstituer le drame à l’aide des habitants de Boulder (Colorado) à qui elle fait passer un faux casting pour les rôles clés de l’affaire. Sans prétendre trouver une vérité, le documentaire tente de révéler l’écho que l’affaire a eu au sein d’une communauté – et en chacun – et elle met en évidence – et en cause – le voyeurisme et la fascination du public pour les faits divers.

Vittoria Durand, étudiante du Master Médias et Management 2017-18