Les Effeuilleurs ont voulu se pencher sur le thème de la collapsologie. Un an après le premier confinement dû à la crise sanitaire mondiale, la collapsologie a le vent en poupe. Mais quelle(s) forme(s) d’expression prend-elle dans les médias ? Les Effeuilleurs sont allés à la rencontre de Joachim Fischer, élève en Master Recherche au Celsa qui consacre son mémoire de fin d’étude à cette thématique.

Brève chronique de la popularité croissante des thèses de l’effondrement

On assiste ces dernières années à une diffusion large de théories et de productions audiovisuelles qui se basent sur des travaux scientifiques autour de la question écologique pour prédire la fin de la « civilisation industrielle telle qu’on la connaît ». Que ce soit dans les médias traditionnels ou sur les espaces numériques, ces imaginaires du futur sont devenus très présents et trouvent un écho fort au sein de la société habituée aux films catastrophistes et aux avertissements des scientifiques. Pour faire face à leur désarroi, les personnes qui croient à ces prévisions se retrouvent dans des espaces de discussions en ligne où elles débattent, échangent des conseils et font part de leur expérience personnelle.

Naissance de la « collapsologie »

En avril 2015, la sortie en librairie du livre à succès Comment tout peut s’effondrer de Pablo Servigne et Raphaël Stevens peut être considérée comme un événement fondateur dans la popularisation des théories de l’effondrement sous la forme d’une proposition scientifique : la « collapsologie ». Publié dans un contexte économique et politique propice marqué par les attentats et la crise économique dévastatrice en Grèce, ce livre vulgarise simplement des données scientifiques complexes. Il se situe notamment dans la continuité du Rapport Meadow pour le Club de Rome paru en 1972. Depuis cette date, Pablo Servigne enchaîne  conférences et interventions accessibles en ligne et relayées par de multiples acteurs sur les plates-formes numériques. Le premier média avec une large audience à lui accorder un long entretien est Médiapart le 13 juillet 2015, trois mois après la sortie du livre. D’après Olivier Gadeau , cela pourrait s’expliquer par le format économique sur lequel repose le site d’information : tributaire de ses abonnés, Médiapart ferait le choix de traiter des sujets alternatifs pour répondre aux attentes de lecteurs exigeants.

Le documentaire et la fiction jouent un rôle majeur dans la diffusion des imaginaires de l’effondrement

La même année sort le documentaire Demain de Cyril Dion, au million d’entrées et lauréat du César du meilleur film documentaire en 2016. Bien qu’adoptant un point de vue optimiste, ce documentaire prend acte du possible effondrement de la civilisation telle que nous la connaissons pour développer des possibilités de résilience dans des domaines divers comme l’agriculture et l’énergie. Sur France 4 est diffusé en 2016 le documentaire Collapse, produit en collaboration avec France Télévisions et qui verse dans le survivalisme[2] et le catastrophisme le plus complet. Ce documentaire s’ouvre avec l’interview d’un survivaliste et auteur d’un manuel de survie à succès traduit en plusieurs langues (Survivre à l’effondrement économique publié en 2011) connu pour appartenir à des milieux d’extrême-droite proches de la figure d’Alain Soral et de l’association Égalité Réconciliation. Du côté de la fiction, la diffusion sur Canal+ en 2019 de la série choc L’Effondrement est aussi un fait marquant. Réalisée par le collectif Les Parasites, directement inspirée des écrits des « collapsologues »,  cette mini-série (disponible en accès libre sur YouTube) traite le sujet de manière crue et réaliste, à la différence des blockbusters hollywoodiens consacrés aux scénarios catastrophistes.

La controverse autour de la « collapsologie » se déroule sur différents types de médias

En parallèle de ces productions audiovisuelles, l’année 2018 marque un tournant : l’effondrement n’est plus mis au niveau d’une hypothèse mais affirmé de plus en plus résolument dans l’espace public. Wosnitza, ancien jeune banquier de 24 ans, publie en 2018 Pourquoi tout va s’effondrer dans lequel il ne s’encombre pas de conditionnels ou d’hypothèses. D’autres livres à succès suivent : Yves Cochet, figure de proue en France de la notion d’effondrement depuis 2011, publie en 2019 Devant l’effondrement, essai de collapsologie. Aurélien Barrau, philosophe et astrophysicien, ne parle pas explicitement de « collapsologie » dans son livre Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité mais il met l’humanité face à l’ampleur du désastre qui serait en train de se produire. Ce livre fait suite à une tribune signée par 200 personnalités et publiée dans Le Monde le 3 septembre 2018[3]. C’est d’ailleurs à partir de cette même année 2018 que les médias généralistes à grande audience commencent sérieusement et régulièrement à parler de la « collapsologie » comme d’un possible champ scientifique, ce qui la différencie indéniablement des eschatologies millénaristes.

Depuis, les émissions et articles de journaux ne manquent pas et il se joue sur ces différents médias une controverse d’une nature assez inédite : si l’axiomatique de la « collapsologie » n’est presque pas mis en cause, c’est parce que les données scientifiques et leurs conséquences sont discutées à la marge ; ce qui est reproché à ces théories est leur caractère catastrophiste et totalisant qui empêcherait d’imaginer la diversité des possibles pour le futur : elles feraient exister la catastrophe dans le présent. Cette controverse se traduit par exemple par la publication en 2018 d’une tribune dans Libération où Jean-Baptiste Fressoz, historien des sciences, incrimine la « collapsologie » de dépolitisation de la question écologique, entre autres reproches[4]. Jean-Pierre Dupuy, connu pour ses propositions en faveur d’un « catastrophisme éclairé », met au clair sa position et critique de manière virulente les « collapsologues » pour leur certitude d’un « effondrement proche » sur le média en ligne AOC[5]. Dernièrement, à l’occasion d’un passage dans l’émission Les chemins de la philosophie, Catherine Larrère dénonce sur France Culture le renoncement à l’action que la « collapsologie » entraînerait[6].

L’imaginaire de l’effondrement est très présent dans la société française

Mais il semblerait que cette controverse, qui agite les penseurs de ces questions sur le plan intellectuel et conceptuel, soit dépassée par la dissémination dans l’ensemble de la société de la peur d’un effondrement proche. La fondation Jean-Jaurès a publié le rapport d’une étude par questionnaire début 2020, basée sur un échantillon représentatif d’environ 1000 personnes. En France, 65 % des sondés répondent qu’ils sont « plutôt d’accord » avec la vision d’un effondrement de la civilisation telle que nous la connaissons dans les années à venir. S’il faut toujours prendre avec précaution le résultat de tels sondages, ne serait-ce que parce que ces enquêtes présupposent que tout le monde a une idée sur tout comme le dénonçait Bourdieu en 1973[7], cela dénote tout de même une réalité dans le corps social non négligeable. Par ailleurs, cette enquête révèle la présence de deux récits « effondristes » concurrents qui sont représentés par les survivalistes individualistes d’un côté et les « collapsonautes » enclins à l’entraide de l’autre.

Récit « survivaliste » versus récit « collapsologique »

La terminologie pour désigner les personnes qui adhèrent à ces thèses est devenue plus riche avec l’apparition de la « collapsologie ». Si le survivalisme, terme qui apparaît dans les écrits de l’intellectuel américain d’extrême-droite du début de la guerre froide Kurt Saxon[8], est un phénomène présent depuis le risque de guerre nucléaire, les « collapsonautes » quant à eux ont « pris conscience » de l’imminence du changement climatique, s’informent sur ces sujets scientifiques et entament une « transition » de leurs modes de vie. Les conclusions de l’étude de la Fondation Jean-Jaurès susmentionnée tendent à montrer que l’imaginaire survivaliste serait plus propre à des personnes aux opinions politiques situées à l’extrême-droite tandis que les « collapsonautes » seraient davantage versés dans la confiance envers leur prochain, ce qui les situerait à « gauche ». Quoi qu’il en soit, les frontières sont poreuses entre ces différents récits « effondristes » : si le survivalisme est historiquement caractérisé par une peur de vagues migratoires incontrôlables, de guerres atomiques ou de crise économique majeure et que les « collapsonautes » sont plus préoccupés par les conséquences du réchauffement climatique et de l’extinction de la biodiversité, il existe de nombreuses passerelles entre ces récits « effondristes ».

Les médias sociaux comme lieux d’échanges communs

L’existence de points de jonction entre ces deux imaginaires différents est en fait assez logique : les personnes croyant à ces prédictions sont mues par la croyance commune d’une catastrophe inéluctable. Leur désir de se renseigner les conduit à chercher des informations sur les espaces numériques. Elles utilisent ces lieux de discussions dématérialisés pour pratiquer une veille documentaire et scientifique, communiquer des techniques de survie ou échanger sur leurs prises de conscience respectives. Invariablement, des conversations se nouent, parfois polémiques, et font apparaître des points de convergence. Par exemple, en ce qui concerne Twitter, on peut repérer une progressive agrégation de traces du mot survivaliste sur le hashtag #collapsologie : de 2015 à 2017, les tweets comportant le hashtag #collapsologie ne sont jamais associés avec le mot survivaliste. Les toutes premières co-occurrences sont présentes à partir de l’année 2018, avec une très nette augmentation en 2019 et en 2020, au point où les comptes qui publient le plus sur le sujet font systématiquement l’usage des deux hashtags simultanément. On retrouve d’ailleurs l’entretien de cette ambiguïté dans une émission récente d’un média comme France Inter où la « collapsologie » et le survivalisme sont désormais assimilés à la même mouvance.

Les prémices d’une transition des valeurs

Quoi qu’il en soit, les deux courants se nourrissent mutuellement par la confirmation implicite des présupposés de leurs visions du futur. Les prises de paroles en ligne, que ce soit sur les groupes Facebook au nombre d’abonnés croissant comme Transition 2030 et La collapso heureuse ou sur Twitter autour de hashtags, favorisent la connexion entre personnes qui partagent le même désarroi.

L’accroissement du nombre d’émissions, journaux ou sites web qui traitent de ces questions y contribue également : alors que durant de nombreuses années, les scénarios apocalyptiques liés au réchauffement climatique étaient plutôt réservés aux œuvres de fiction, de plus en plus de médias, que ce soient des médias généralistes ou des médias de niche qui diffusent sur les réseaux sociaux, évoquent avec sérieux ces questions qui travaillent l’imaginaire collectif. Cette prolifération des discours catastrophistes participe à faire vivre la catastrophe dans le présent et non plus à la scruter de loin. Ce phénomène peut être défini comme un processus de radicalisation du rapport au réel[9] à travers lequel les interactions entre « effondrés »[10], qu’elles soient en ligne ou hors-ligne, participent à la création d’une transition des valeurs sur lesquelles baser la reconstruction du futur.

[1] Gadeau, O. (2019). Brève chronologie de la médiatisation de la collapsologie en France (2015-2019). Multitudes, n° 76(3), p.121-123.

[2] Le survivalisme est un terme qui désigne les activités de certains individus ou groupes d’individus qui se préparent à une catastrophe éventuelle (catastrophe naturelle, crise économique, crise sanitaire, etc.) à l’échelle locale ou globale, voire à un événement potentiellement cataclysmique (effondrement écologique, guerre nucléaire, invasion extraterrestre, etc.), ou plus généralement à un effondrement de la civilisation industrielle.

[3] « Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité » : L’appel de 200 personnalités pour sauver la planète. (2018, septembre 3). Le Monde.fr. Consulté le 12 février 2021, à l’adresse https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/09/03/le-plus-grand-defi-de-l-histoire-de-l-humanite-l-appel-de-200-personnalites-pour-sauver-la-planete_5349380_3232.html

[4] Fressoz, J.-B. « La collapsologie : Un discours réactionnaire ? » Libération. Consulté le 12 février 2021, à l’adresse https://www.liberation.fr/debats/2018/11/07/la-collapsologie-un-discours-reactionnaire_1690596

[5] Dupuy, J.-P. (2019, octobre 20). « Simplismes de l’écologie catastrophiste ». AOC media – Analyse Opinion Critique. Consulté le 12 février 2021, à l’adresse https://aoc.media/opinion/2019/10/21/simplismes-de-lecologie-catastrophiste/

[6]   Catherine Larrère : « La collapsologie est un renoncement à agir, un refuge, un refus de penser la diversité des possibles » Ép. 69/100—Profession philosophe. Consulté le 12 février 2021, à l’adresse https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/les-chemins-de-la-philosophie-emission-du-vendredi-09-octobre-2020

[7]          Bourdieu P. (1973), « L’opinion publique n’existe pas », Les temps modernes, n°318, p.1292-1309

[8]          Vidal, B. (2012). « Les représentations collectives de l’événement-catastrophe : Étude sociologique sur les peurs contemporaines » [Thèse de doctorat, Montpellier 3].

[9]    Bidet, A. (2019). « Faut-il  avertir de la fin des temps pour exiger la fin des touillettes » ? Multitudes, n° 76(3), p.134-141.

[10]          Le terme effondré, synonyme de collapsonaute, met l’accent sur les répercussions psychologiques de la croyance en ces théories.

Joachim Fischer - ÉTUDIANT DU MASTER RECHERCHE AU CELSA
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