VEILLE DU MARCHÉ TÉLÉVISUEL FRANÇAIS : LE JEU D’AVENTURE FAIT SA MUE

Le format de jeu d’aventure semble être devenu un incontournable sur le marché télévisuel français. Chaque grande chaîne de télévision a sa propre adaptation qui correspond aux attentes de son public cible et à son identité éditoriale. Sous l’influence de tendances et formats étrangers, les émissions d’aventure se diversifient et deviennent des terrains d’expérimentation télévisuelle.

Le jeu d’aventure : un incontournable ?

Diffusé depuis 2001 sur TF1, Koh-Lanta s’est imposé comme l’un des programmes phares de la télévision française. Il est adapté du format Survivor dont le principe a été créé en 1992 par Charlie Parsons, producteur britannique, et qui fut repris dans une quarantaine de pays. L’audience de Koh-Lanta est stable depuis sa première année – le 10ème épisode de la dernière saison a par exemple rassemblé 25% des téléspectateurs français le 3 novembre 2017.

Devant ce succès toujours d’actualité, de nombreuses chaînes programment des jeux d’aventure qui reprennent plus ou moins les codes de ce maître en la matière. Chacun s’insère de manière cohérente à la grille de chaque chaîne, pour être une vitrine de son identité éditoriale.

Le jeu Cash Island, diffusé sur C8 depuis le 28 août 2017, est un programme français qui a pour vocation d’être exporté à l’international. Son ambition est de s’écarter de la composante téléréalité de Koh-Lanta pour se concentrer sur les mécaniques de jeu et d’aventure. Dix candidats sont perdus sur une île des Philippines et doivent y retrouver un coffre renfermant 100 000 euros. Celui qui découvre l’emplacement de ce coffre devient le « Maître du jeu » et doit garder le secret sur son identité s’il espère rester dans l’aventure. La volonté première de C8 en programmant ce format était d’ «entrer dans la cour des grands », comme l’explique Gary Assouline dans un article consacré à l’émission dans le Huffington Post. Arnaud Renard, chargé du pôle création de Vivendi Entertainment, avait par ailleurs affirmé qu’il comptait faire de Cash Island « un jeu incontournable ».

Surfant sur la vague, M6 a annoncé en septembre 2017 la programmation prochaine de Wild, la course de survie, un nouveau format créé et produit par Studio 89 et GTNCO qui met en compétition 14 candidats répartis en binômes. L’un d’eux est un expert de la survie, et l’autre un parfait novice. A chaque épisode, abandonnés dans un environnement inhospitalier toujours différent, ils devront rejoindre le centre d’une carte qui leur sera distribuée. A noter que cette nouvelle accompagne également celle du retour de Pékin Express, jeu d’aventure mythique qui avait été déprogrammé après sa dixième saison. Wild, la course de survie, se concentre plus sur l’aspect survie et moins sur des mécaniques de jeux cadrées et très réglées. Cette composante survie se retrouve par ailleurs dans d’autres émissions d’aventures programmées sur M6 ou sur les autres chaînes du groupes.

L’émergence de genres nouveaux : la compétitive-réalité et le soap-aventure

Cette tendance qu’ont les chaînes françaises à adapter le principe du jeu d’aventure à leur public cible est parfaitement illustrée par les exemples de Moundir et les apprentis aventuriers (Banijay Productions) diffusé sur W9 entre 2016 et 2018, et de Friends Trip et Les incroyables aventures de Nabilla et Thomas en Australie (La Grosse Equipe) diffusés sur NRJ12 entre 2014 et 2018 pour le premier, et en 2017 pour le second.

Moundir et les apprentis aventuriers est un format de jeu dans lequel Moundir Zoughari, candidat de la 3e saison de Koh-Lanta, coache douze candidats répartis en duo pour leur enseigner des techniques de survie. Une équipe est éliminée chaque semaine et la dernière en lice remporte 10 000 euros. S’il ne s’agit pas d’un jeu d’aventure à proprement parler mais d’une « série-réalité » comme la chaîne le présente, il est intéressant de voir la manière dont W9 a su intégrer à sa grille un programme qui reprend les codes de la survie et de l’aventure, allant jusqu’à mettre en scène un candidat de Koh-Lanta.

Plus parlant encore, le concept de « soap-aventure » mis en avant par NRJ12, avec son programme Les incroyables aventures de Nabilla et Thomas en Australie. Ce format plonge les deux célébrités au fin fond de l’Australie sauvage avec un sac à dos pour seul bagage. De la même manière, le format Friends Trip adapte certains éléments du jeu d’aventure « à la sauce téléréalité » : quatre équipes de trois amis partent vivre un road trip au Canada et sont confrontés à « des épreuves physiques et mentales exceptionnelles ». Friends Trip est décrite une « competitive reality » sur le site de La Grosse Equipe. Elle insère des épreuves physiques qui rappellent les jeux d’aventure. Dans le TV mag du Figaro, Damien Mercereau parle « d’un mélange de Pékin Express et de Koh-Lanta dans un décor à la Thelma et Louise avec des candidats beaux et jeunes ».

L’aventure façon factual entertainment

« On entre là dans ces concepts où il s’agit moins de jeux que d’épreuves » Virginia Mouseler, The Wit

Les émissions d’aventure se diversifient et vont jusqu’à abandonner les mécaniques de jeu qui caractérisent des émissions telles que Koh-Lanta. Certaines empruntent plus aux formats de factual entertainment et se concentrent sur la survie en milieu hostile. Le factual entertainment est un genre de documentaire qui s’inspire des codes de la fiction : il suit une ou plusieurs personnes au quotidien, il est diffusé en plusieurs épisodes qui adoptent le même mode de narration avec une forte identité éditoriale. A la différence de la télé-réalité, le factual entertainment traite un sujet de société et se rapproche parfois d’une expérience sociale : il s’agit de plonger des individus dans une nature hostile et de voir comment ils vont y survivre.

The Island est un docu-aventure diffusé sur M6 depuis le 19 mai 2015. Son slogan : « Une seule règle : survivre ». Le ton est donné. Des candidats sont coachés par Mike Horn, un expert de la survie, avant d’être lâchés sur une île déserte pendant une trentaine de jours. Aucune somme d’argent à la clé, aucune épreuve organisée par la production, seul compte le challenge de survivre et de se supporter. Les candidats disposent de caméras et de micros pour se filmer eux-mêmes, aucune équipe de production n’est présente. Ce format pousse la composante survie des jeux d’aventure à l’extrême et fonde son concept et toute sa communication sur elle, exclusivement.

Un autre programme de docu-aventure contribue à positionner M6 comme un des principaux diffuseurs sur ce marché. Disponible depuis le 28 juin 2016, A l’état sauvage met en scène Mike Horn, nouveau visage de la chaîne, accompagné d’une célébrité. Tous deux partent quatre jours à l’aventure dans un environnement désert et doivent tester leurs limites. L’idée est une nouvelle fois de confronter une personne habituée au confort dans une situation difficile. La figure de Mike Horn ancre la dimension pédagogique du format, propre au factual entertainment. Ce format est adapté du programme américain Running Wild With Bear Grylls. L’émission, diffusée ponctuellement le mardi à 21h, a réalisé une audience de 16,5% le 6 février 2017 avec M.Pokora.

En septembre 2017, M6 annonce également la prochaine programmation de Perdu au milieu de nulle part sur W9. Dans ce format créé et produit par Studio 89, deux célébrités sont envoyées en « terre inconnue » sans argent ni nourriture et doivent rejoindre un aéroport par leurs propres moyens pour rentrer en France.

Studio 89 est à l’origine de certains programmes originaux. Reste que les formats diffusés en France sont souvent des adaptations de formats étrangers, notamment américains. Certains formats ready-made trouvent d’ailleurs un public français et sont directement diffusés sur RMC Découverte ou Discovery Channel. C’est notamment le cas de Retour à l’instinct primaire, Dual Survival et Les Explorateurs : Mission à Haut Risque.

Les nouvelles écritures du format d’aventure sous le signe de l’expérience

L’évolution du jeu d’aventure est révélatrice de tendances récentes. L’environnement comme stimulus devient peu à peu l’unique ressort de ce format, et le factual entertainment son expression la plus en vogue. Les docu-aventures rivalisent aujourd’hui avec les jeux d’aventure classiques et se font le lieu d’une expérimentation sociale poussée à l’extrême. L’intérêt ne repose plus dans la multiplication d’épreuves et de stimuli extérieurs perçus comme autant de distractions. Ce qui rend le format haletant, c’est la confrontation du candidat avec son environnement, avec les autres et avec lui-même.

Au-delà de l’expérience sociale mise en scène, les émissions d’aventure sont parfois les sujets d’expérimentations d’écriture. De nouveaux genres voient le jour, certains formats de jeux d’aventures reprennent à leur compte les codes de la télé-réalité, du documentaire ou de la fiction, avec une sérialité caractérisée par une suite de cliffhangers.

Le format espagnol El Puente qui est en cours d’adaptation pour le marché français par Endemol Shine France, renouvelle les codes du genre en les entremêlant. Il s’agit d’un jeu dans lequel quinze candidats ont un mois pour construire un pont qui leur permettra d’atteindre une île où se cache un butin de 100 000 euros. Ils doivent se mettre d’accord pour choisir le membre du groupe qui recevra ce trésor. A lui ensuite de décider comment le répartir. Si la mécanique du format est une mécanique de jeu qui récompense ses candidats, le concept en lui-même fait plus écho à une expérience sociale où les interactions du groupe sont le centre de l’attention. La réalisation du format reprend l’esthétique des films d’auteur à la manière des séries documentaires de Netflix comme Chef’s table.

Expérience sociale de la production, expérience physique et mentale pour les participants ou expérience d’écriture qui mélange les genres et les influences, le format d’aventure est plus que jamais lieu d’expérimentations.

Clémence Métivier, étudiante du Master Médias et Management 2017-18